Le Père Janvier

(Bourgogne – Morvan – Nivernais)

La neige avait posé sur le village une lumière d’aube qui ne finissait pas. Dans la maison au bout de la rue, Élise descendit à pas nus, un gilet sur les épaules et la peau encore chaude du lit. La cuisine sentait le bois humide et le café qu’on réchauffe. Son grand-père avait tiré la lourde table près de la fenêtre pour voir « si le jour avait quelque chose à dire ». Il leva les yeux en entendant le parquet craquer.

— Tu ne dors pas ?

— J’attends, lui réagit-elle simplement.

Elle aurait pu dire qu’elle guettait le facteur, la voisine, la fin de la neige. Mais ce matin-là, c’était autre chose qu’elle espérait, quelque chose qu’on ne nommait pas trop fort. La veille, on avait parlé du Père Janvier en rigolant, de la même manière qu’on raconte une vieille histoire pour se faire un peu peur. Le grand-père avait coupé du pain plus épais que d’habitude ; la grand-mère avait mis une branche de houx dans un bocal. On ne dressa pas de liste, on ne laissa pas de verre de lait. On mit juste la maison en ordre.

Le poêle claqua. Le grand-père servit le café dans un bol ébréché que tout le monde aimait parce qu’il brûlait moins les lèvres.

— Le premier janvier, on commence l’année comme on veut continuer, assura-t-il.

— Et le Père Janvier ?

— Il regarde si on s’en donne les moyens.

Il ne parla pas de miracles ni de traîneaux, mais d’étrennes modestes, d’efforts partagés, de gestes simples qui tiennent chaud longtemps. Élise souffla sur son bol, la buée lui fit un nuage. Elle pensa à son carnet presque fini, à cette envie de redémarrer un cahier tout propre « rien que pour janvier ». Elle avait gardé un crayon taillé court, solide, qui faisait un trait net.

Dans la rue, les pas crissaient. Le père d’Élise rentra de l’étable avec de la paille accrochée au pantalon. Il embrassa sa fille sur le front.

— On va jusqu’au muret après le petit-déj’ ? La neige tient bien, dit-il.

— Oui.

Ils sortirent un peu plus tard, mains enfoncées dans les poches, écharpes hautes sur les joues. La lumière avait ce gris qui calme. Élise aimait marcher dans les traces déjà faites : un pas après l’autre, juste assez grand pour se croire plus forte. Au bout du muret, le vent venait de la forêt. Le père lui serra l’épaule d’une main.

— Tu sais, ce Père Janvier, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un monsieur qui passe la nuit. J’y crois comme à une idée qui choisit de venir si on lui laisse la place, lui confia-t-il.

Elle hocha la tête, la bouche pleine de froid. De retour à la maison, la grand-mère avait posé une assiette de pommes sur la table. Elle coupa la première en huit, même si on n’est que trois. On rit, on parla de l’année à venir en petites phrases, sans promesses énormes.

Vers dix heures, Élise resta seule quelques minutes. On avait laissé la porte du couloir entrebâillée pour « faire circuler la chaleur ». Le silence s’installa telle une couverture réconfortante. Elle entendit alors un son très léger, ni un coup ni une clochette : juste le bois qui travaille. Sur le seuil, ses sabots qu’elle avait posés au cordeau, comme chaque veille de Premier de l’an. Dedans, rien de brillant, rien de spectaculaire : un petit paquet de papier kraft, lié d’une ficelle rouge. Et coincée sous la cordelette, une noix.

Elle resta immobile un instant, les paumes moites. Puis elle prit le paquet, défit le lien sans le casser (on garde toujours les ficelles). Le papier s’ouvrit sur un carnet à couverture rugueuse et un crayon à la mine presque neuve. Sur la première page, une écriture serrée : « Pour ce que tu commenceras. » Aucune signature.

Le cœur battait dans sa gorge. Le grand-père revint à ce moment-là, les mains rouges à cause du froid.

— Alors ?

Elle haussa les épaules, comme si de rien n’était.

— Je crois qu’on a tout ce qu’il faut pour bien commencer l’année, acquiesça-t-elle.

Ils ne firent pas semblant de chercher d’où ça venait. Ils acceptèrent. La grand-mère mit la noix dans un bol en disant que « la première, c’est pour la chance ». Élise ouvrit le carnet, posa la pointe du crayon sur la page et écrivit : Janvier. Puis rien. Elle leva les yeux, regarda la pièce. Le désordre habituel avait reculé d’un pas : chaussons rangés, vaisselle faite, manteaux sur patères. La maison semblait faite pour traverser les hivers

L’après-midi, des voisins passèrent avec une brioche. On s’échangea des étrennes : un savon, une échette de laine, un petit pot de confiture. On plaisanta sur « ceux qui auront eu un bâton » et qui rangeront mieux l’atelier cette année. Au moment où tout le monde repartait, Élise eut envie de remonter le chemin du muret. Elle enfila son pardessus. Son grand-père l’accompagna.

La neige craquait différemment, comme si elle avait changé d’avis sur sa propre dureté. Au bout, ils restèrent sans parler. Élise pensa à ce qu’elle écrirait. Ce ne seraient pas de grandes phrases, plutôt des listes de choses à faire, à garder, à lâcher. Elle pensa aussi à une pièce à donner au panier de la paroisse, à l’idée d’aider Mme Martin à rentrer du bois, à faire une soupe un peu plus grande le dimanche pour « au cas où ».

— Il repassera l’an prochain, dit-elle dans son écharpe.

— S’il voit qu’on a tenu notre part du marché, répondit le grand-père.

Le soir, avant de se coucher, elle posa le carnet sur la table de nuit. Dans la maison, les bruits étaient exacts : le poêle qui baisse, une porte qui s’ajuste, le vent qui change de coin. Elle écrivit encore deux mots : commencer, tenir. Puis elle souffla la lampe.

Le Père Janvier n’avait pas de visage, pas de traîneau, pas de clochette. Il avait laissé un carnet et un crayon, juste de quoi tracer le début d’une année. Le reste, c’était à eux de l’écrire.

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