Le Père Chalande
(Savoie – Genève – Valais)
La vallée respirait l’air bleu des fins d’année. Matteo chargea deux bûches sur son épaule, croisa le reflet de son souffle dans la fenêtre, et rentra en serrant les dents pour ne pas laisser entrer trop de froid. Sa mère leva la tête de sa soupe de pois cassés.
— Pose-les là. Et mets le clédar à portée de main.
— Tu crois vraiment qu’il passe encore chez nous ?
— Le Père Chalande aime les maisons où tout est à sa place, simples, calmes, où règne une forme d’équilibre tranquille.
Matteo haussa une épaule, sans discuter. On était le 31 décembre. Le père avait dû remonter plus tôt au chantier ; la chèvre mettrait bas bientôt, la neige accrochait aux pattes. Il y avait dans la petite maison quelque chose de net : peu d’objets, tout à sa place. Sur la table, une pomme, un bout de fromage, un couteau bien aiguisé.
Sa petite sœur posa une clochette sur le buffet.
— Pour que ça sonne si la maison s’endort, dit-elle, fière de sa trouvaille.
— Elle sonne quand on fait les choses de travers, corrigea la mère, mais le sourire adoucit la phrase.
La nuit vint vite. On éteignit la grande lampe ; la flamme du poêle suffirait. On avait prévu peu : un morceau de pain, la soupe, un reste de fondue trop claire, des gants en laine fraîchement raccommodés. Matteo s’assit près de la porte, par habitude. La clochette vibra très légèrement. Le loquet bougea à peine.
L’homme entra sans chercher à se faire voir. Pas de rouge, pas de feutre blanc. Un manteau de drap sombre, un bonnet tiré bas, une barbe grise mouillée par la neige. Dans sa main, un sac de toile. Il le posa, regarda alentour, hocha la tête.
— Bonsoir.
— Bonsoir, répondit la mère.
Il s’installa sur une chaise près du poêle, prit la bûche que Matteo lui tendait, la pesa dans sa paume.
— Bien fendue. Tu tires droit.
— J’essaie, admit le garçon, les oreilles rouges.
Le Père Chalande dénoua son sac. Il en sortit quelques objets : des gants serrés, un écheveau de laine, un mètre de couturière, une micropierre à aiguiser, deux pommes, un carnet à carreaux, un petit couteau au manche clair.
— Pour tenir l’année, indiqua-t-il en posant chaque chose, pas pour l’emplir de promesses.
La petite sœur reçut la clochette pour la chèvre, la mère, la laine et le mètre. Pour Matteo, il posa le carnet et le couteau. Il sortit la pierre, la fit sonner contre la lame, un chuintement qui dit « ça coupe ».
— On aiguise souvent. Le couteau, et ce qu’on pense. Comme ça, on coupe moins, mais mieux.
Ils mangèrent une tranche de pain, buvant l’infusion chaude. L’homme posa des questions pratiques : « La neige tient ? La chèvre mange ? La porte ferme ? » Matteo répondit à toutes. À chaque réponse, une autre question simple, et il éprouvait la sensation bizarre qu’on l’aidait à mettre en ordre ce qu’il savait déjà.
Quand il se leva, personne ne se précipita pour retenir la magie. Il remit le sac sur l’épaule, se tourna vers la porte.
— Vous reviendrez ? demanda Matteo, la voix plus basse qu’il ne l’aurait voulu.
— Si la maison continue.
— Continuer quoi ?
— Les choses justes : aiguiser, recoudre, ranger, partager.
Il accrocha la clochette au clédar, lui donna un coup d’ongle léger, le son clair.
— Quand elle tintera, ce sera pour remettre droit.
La porte se referma. L’air reprit sa place. Ils restèrent un moment sans parler. La mère posa le carnet devant Matteo.
— Écris ce que tu fais, pas ce que tu veux faire.
— D’accord.
Le lendemain, Matteo nota : « Recoller la latte de la porte, affûter le couteau du voisin, aider la chèvre à mettre bas. » Le soir, la clochette tinta ; il avait laissé traîner la hache sur le banc. Il sourit, la rangea. La semaine suivante, il grava au dos du carnet : « Tenir, pas tenir bon. Tenir juste. » Le Père Chalande n’avait laissé ni miracle ni grand discours. Mais la maison semblait plus en ordre.
Il grandit avec ce rythme. À chaque fin d’année, il ressortait la pierre et le carnet, et posait la main sur la clochette. Un jour, bien plus tard, quand son fils lui demanda qui était ce Père Chalande, Matteo lui confia :
— Quelqu’un qui passe après les fêtes pour t’aider à faire ce que tu as dit. Et qui repart sans bruit quand tu t’en charges.
