U Focu di Natale

(Corse)

La maison, fichée sur le versant, avait cette odeur de myrte et de bois de châtaignier qu’on reconnaît les yeux fermés. Lucca, sept ans, regardait son grand-père poser la bûche au pied de la cheminée. Une vraie bûche, lourde, veinée, pas un petit rondin juste pour faire joli.

— Oghje, simu dui[1], dit le grand-père en lui tendant un coin. Toi, le plus jeune. Moi, le plus vieux.

— Trois tours ?

— Trè[2], confirma le vieil homme.

Ils firent donc le tour de la pièce trois fois, lentement, bûche dans les bras. La grand-mère murmurait une bénédiction courte, sans théâtralité : « Per a casa, per i campi, per quiddi ch’ùn sò quì [3]». Sur la table, un linge blanc, des clémentines luisantes, un petit Christ en bois sans ornement.

On posa la bûche sur les braises. Le grand-père versa un trait de vin doux et un souffle d’huile. La flamme hésita, puis prit, avec ce son de papier froissé que Lucca aimait. La maison changea d’air. On éteignit la lampe, la lumière du feu suffisait.

— Ascolta[4] ! lui signifia le grand-père en s’asseyant. Écoute : il parle.

Lucca se pencha. Il crut reconnaître, dans un crépitement plus nerveux, sa mauvaise humeur de l’avant-veille quand son père l’avait forcé à rentrer ses jouets. Dans une flamme plus calme, il entendit la patience de sa mère quand il renversait l’eau. Il sourit. Le feu se souvenait. Dans la cuisine, l’odeur du fiadone[5] se mêla à celle de la résine ; sa tante posa un morceau de castagnacciu[6] sur une assiette.

On laissa une chaise vide. On nomma un oncle parti trop tôt, une cousine loin à Bastia. Aucune larme ne vint troubler l’évocation des absents, ces noms posés dans la chaleur. Sa grand-mère prit la main de Lucca, la retourna paume en l’air.

— U focu ti tena[7] quand tu tiens les autres, dit-elle.

Plus tard, le grand-père sortit des pincettes un tison rouge, le posa dans une petite soucoupe en terre.

— Quessu si tène[8]. On le garde. On rallumera l’an prochain avec.

— Comme quand on allume la bougie de quelqu’un d’autre ?

— Pareil, acquiesça le grand-père, content de la formule.

On sortit un instant. L’air piqua les joues, un vent très haut jouait dans les tuiles. Au loin, une paghjella[9] monta, trois voix qui se cherchaient et se trouvaient. Lucca respira fort. Il avait cette sensation neuve : la maison était en lui, pas autour. Ils rentrèrent. Le feu fit un bruit plus bas, comme s’il avait attendu ce va-et-vient.

Sa mère partagea le fiadone, coupa les clémentines, posa un zeste sur le rebord de l’assiette « pour parfumer la nuit ». Elle déplia un petit couteau neuf, le posa haut sur le buffet : un cadeau pour plus tard, « quand ta main saura tenir sans blesser ». Lucca hocha la tête, l’air sérieux.

Il y eut un peu de rire, des histoires qu’on connaît déjà, mais qu’on raconte parce que c’est le rituel qui répare les jours. Entre deux, le grand-père montra du menton la bûche.

— Tu vois, elle tient bien. C’est parce qu’on l’a préparée, séchée, choisie, portée à deux.

— Comme les gens ?

— Exactly[10], dit le grand-père avec son anglais d’ancien marin, ce qui fit rire tout le monde.

Lucca resta éveillé tard, fasciné par cette densité nouvelle. Il pensa soudain à Mme Teresa, la voisine seule de l’autre côté du sentier. Il tira la manche de sa mère.

— On lui porte un morceau de gâteau demain ? Et un petit tison ?

— Le tison, non, il est pour la maison, répondit sa grand-mère, mais le gâteau, oui. Et on lui allumera sa flamme avec la nôtre, si elle veut.

— Alors elle aura un peu de nous.

— Et nous, un peu d’elle, conclut le grand-père.

Au moment d’aller dormir, Lucca posa ses doigts tout près de la flamme, assez pour sentir la chaleur mais pas pour se brûler. Il se promit de se rappeler le poids de la bûche, la lenteur du tour, la phrase sur la chaleur. Il monta l’escalier avec la sensation nette d’avoir reçu quelque chose qu’il garderait pour toujours.

Le lendemain, on trouva sur la cendre un petit dessin de braise : on aurait dit un oiseau sans contour. La tante affirma que c’était un signe. La mère rit et ajouta que c’était la science du feu. Le grand-père coupa la discussion d’un geste tendre.

— C’est bien. C’est assez.

Ils portèrent un morceau de cake à Mme Teresa. Elle ouvrit, peignée de frais, les yeux brillants de quelqu’un qui n’attendait rien et recevait quand même. Lucca alluma chez elle une bougie avec la leur, puis souffla, très doucement, comme on aide un feu à prendre. Ils rentrèrent. La maison avait gardé sa chaleur.

Le tison, enveloppé dans un linge, fut couché au fond du tiroir. Parfois, en pleine année, la mère l’ouvrait pour chercher un torchon ; l’odeur de cendre levait un souvenir.

Un an plus tard, le geste revint avec précision. Lucca, plus grand, porta la bûche sans serrer les dents. Il avait compris : tenir juste. On fit trois tours, on bénit, on garda un tison. Le feu parla de la même façon, raconta d’autres jours. La continuité ne rend pas les années identiques ; elle les relie.

 

 

 

[1] En français : Aujourd’hui, nous sommes deux.

[2] Trois en langue corse.

[3] Formule corse que l’on peut traduire par : « Pour la maison, pour les champs, pour ceux qui ne sont pas là ».

[4] Du verbe corse « ascultà », écouter en français.

[5] Fromage corse.

[6] Gâteau corse à la châtaigne.

[7] On peut traduire par « Que le feu te garde » en français.

[8] Ça se tient, en français.

[9] Chant polyphonique traditionnel corse.

[10] Mot anglais signifiant exactement en français.

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