Lo Halha de Nadau

(Gascogne)

Le vent d’ouest soufflait entre les collines, apportant une odeur d’herbe humide et de fumée. Le village dormait presque, sauf la cour derrière la maison de Jade, où les enfants s’activaient depuis l’après-midi. On empilait les fagots, on tournait les branches, on vérifiait le sens du vent. La Halha de Nadau, le grand feu de Noël, c’était leur nuit à eux.

 

— Plus haut, lança Baptiste, son frère, en posant un tronc de pin sur le tas.

— Pas trop, sinon on ne tiendra pas l’allumage !

— T’as peur ?

— J’ai du bon sens, répliqua Jade, en riant.

 

Leur père, en retrait, taillait un morceau de bois pour le manche de la torche. L’odeur de résine lui collait aux doigts. Il leva la tête.

— On allume quand les cloches sonneront. Pas avant.

 

Le soleil tombait lentement derrière les collines, laissant à la plaine une lumière couleur de cuivre. Le ciel, immense, tirait déjà sur le violet. Les familles sortaient peu à peu, écharpes au cou, sabots ou bottes selon les âges. Des paniers circulaient : du pain, des noix, du vin chaud, du fromage dur. Le feu attendait, patiemment, comme une bête qu’on apprivoise avant de la réveiller.

 

Jade tapota la poche de son manteau : un petit morceau de papier plié, un vœu qu’elle avait écrit sans le dire à personne. Que maman guérisse vite. Elle savait que ce n’était pas le feu qui déciderait, mais ça la rassurait d’avoir mis ses mots quelque part.

 

— Vous avez vos torches ? cria quelqu’un.

Les voix répondirent, un peu partout. Des éclats de rire s’envolèrent dans la nuit.

 

Les cloches sonnèrent enfin. Trois coups lents, puis un dernier plus grave. Le père craqua une allumette, alluma la torche, la tendit à sa fille.

— À toi l’honneur.

— Et si je rate ?

— On ne rate pas un feu, on le démarre.

 

Elle s’approcha. Le vent fit trembler la flamme, puis la garda. Elle pencha la torche, toucha les brindilles sèches, recula d’un pas. Un souffle, un crépitement, puis un gémissement chaud. Le feu prit. Lentement d’abord, puis d’un coup, avec cette vigueur animale qui pousse la chaleur jusque dans le ventre. Le bois claqua, les enfants crièrent de joie. Les adultes sourirent sans parler. C’était le moment du silence debout : chacun regardait le feu et pensait à ce qu’il voulait laisser ou recommencer.

 

La chaleur leur lécha les visages. Les flammes grimpaient haut, dorant les joues, les mèches de cheveux, les manches tricotées. Le père de Jade leva sa gourde, fit un signe aux voisins.

— À la santé du monde, lança-t-il, et à ceux qui veillent encore.

 

Les voix répétèrent, en gascon, A la santat deu monde. On entendit les rires, les verres qui s’entrechoquent, la guitare de Jean-Mi qui attaquait les premières notes d’une chanson connue. Le vin chaud passa de main en main, mêlé à la vapeur du feu et à celle des corps.

 

Jade resta un peu à l’écart. Elle regardait les flammes danser et son papier qu’elle serrait toujours. Une main se posa sur son épaule.

— Tu veux que je le jette avec toi ? demanda Baptiste.

— Non. C’est un vœu silencieux.

— Alors il faut le donner au feu sans parler. C’est la règle.

 

Elle hocha la tête, marcha jusqu’au bord du brasier. La chaleur piquait, ses yeux pleuraient à cause de la fumée. Elle ouvrit la main, lança le papier. Une seconde, il resta suspendu dans l’air, puis il disparut, avalé par la flamme. Jade eut un frisson.

 

— Voilà, déclara Baptiste, c’est fait.

— Oui.

 

Ils restèrent là, côte à côte. Des étincelles montaient, des petites étoiles brèves qui s’éteignaient avant d’atteindre les vraies. On aurait dit un ciel inversé.

 

— Tu crois que ça marche ? demanda-t-elle.

— Je crois que ça réchauffe, et c’est déjà pas mal.

 

La nuit continua. On raconta des histoires, on chanta. Les plus jeunes tournaient autour du feu, en file indienne, des torches levées. Les plus âgés écoutaient, les mains sur les genoux. Vers minuit, la mère de Jade sortit de la maison. Une écharpe autour des épaules, les yeux brillants. Elle avait tenu à venir, malgré la fatigue.

 

— Alice, tu vas attraper froid, murmura son mari.

— J’ai besoin de voir ça, une fois encore.

 

Elle s’assit sur une chaise basse. Jade courut à elle, s’accroupit à ses pieds.

— Tu te sens bien ?

— Oui. Regarde comme c’est beau.

 

Les flammes avaient pris une couleur plus claire. On entendait le bois s’effondrer doucement, le cœur du feu se recomposer. Alice ferma les yeux et sourit.

— Ce feu-là, expliqua-t-elle, on le rallume depuis les grands-parents de nos grands-parents. On dit qu’il fait repartir la lumière.

— Il chasse les ombres ?

— Non. Il leur rappelle leur place. Les ombres font partie de la lumière.

 

Jade posa la tête contre son genou. La chaleur, le chant, l’odeur du pin brûlé la berçaient. Dans son sommeil, elle crut voir le feu se changer en rivière d’or, qui descendait entre les maisons jusqu’à la plaine, reliant chaque maison du village, telle une corde de lumière.

 

Au petit matin, il ne restait qu’un tas de braises. Les hommes étouffaient les dernières flammes, couvraient le tout de cendre. Jade, les yeux encore collants de sommeil, vit le père ramasser un tison rouge et le glisser dans une boîte en fer.

 

— Pourquoi tu le gardes ?

— Pour rallumer le feu, l’an prochain. Il faut toujours une flamme d’avant pour recommencer.

 

Il la ferma, la rangea dans la remise. La mère était repartie se reposer, paisible. Jade prit sa main.

— Tu crois que mon vœu va s’exaucer ?

— Oui. Le feu ne garde pas ce qu’on brûle. Il le transmet.

 

Ils rentrèrent. Le soleil commençait à poindre derrière les collines, dorant la neige et les toits. Les premiers coqs chantaient. Baptiste s’étira, bâilla.

— L’an prochain, c’est moi qui allumerai.

— Oui, dit Jade, et moi, j’écrirai encore un vœu.

 

Elle sourit, certaine que le feu avait entendu.

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