Ded Moroz & Snegurochka

(Russie)

Le vent venait de la forêt, chargé d’aiguilles de givre qui sifflaient contre les vitres. Dans la petite isba au bout du chemin, Ania leva les yeux de sa couture. Le feu dans le poêle cliquetait doucement, sa mère tirait la soupe, et dehors, tout le monde parlait déjà du Grand-Père Gel.

 

— Ce soir, il passera, dit la mère, en jetant une bûche.

— Tu crois qu’il nous verra, nous aussi ?

— Il voit tout. Il s’arrête là où il sent la bonté.

 

Ania hocha la tête, mais son regard glissa vers la fenêtre : la plaine scintillait. Dans le hameau, on avait dressé un grand sapin, décoré de pommes rouges et de rubans. Le ciel était violet, très bas. On entendait les clochettes des traîneaux, et parfois un rire perdu dans la brume.

 

Plus tard, elle sortit jeter les restes pour les chiens. La neige craquait sous ses pas. Le silence n’était pas complet : quelque part, le gel chantait sur les branches, un son de cristal qu’on devine plus qu’on n’entend. Elle resta un moment à regarder les flocons s’écraser contre ses gants. Puis une lumière bleue passa entre les troncs, si douce qu’elle crut d’abord rêver.

 

Une silhouette approchait lentement. Haute, droite, drapée d’un manteau constellé de glace. Sa barbe étincelait comme un filet d’eau gelée. Dans sa main, un bâton sculpté. Il avançait sans bruit. Ded Moroz[1].

 

Derrière lui marchait une jeune fille vêtue de blanc, la peau pâle, les cheveux presque transparents sous le voile givré. Elle portait un panier plein de flocons qui ne fondaient pas. Quand elle sourit, on crut voir l’hiver s’adoucir. Snegurochka[2].

 

Ania resta immobile. Le Grand-Père Gel s’arrêta devant elle. Sa voix était grave et calme.

 

— Tu n’as pas peur ?

— Non, répondit-elle, les dents serrées pour ne pas trembler.

— Pourquoi es-tu dehors ?

— J’écoutais… le froid. Il a l’air vivant, ce soir.

 

Snegurochka rit.

— Il t’a entendue, alors il m’a envoyée avant lui.

 

Ded Moroz leva la main. Le vent s’arrêta net. Une neige neuve se mit à tomber, plus lente, plus ronde.

— Le froid n’est pas un ennemi, affirma-t-il, c’est un gardien. Il conserve ce qu’on aime, il endort ce qu’on ne peut pas encore réparer.

 

Il fouilla dans sa pelisse, en sortit une pomme gelée qui brillait d’un givre argenté.

— Tiens. Elle ne se mange pas. Elle se garde. Quand viendra le temps où la peur voudra tout figer, tu penseras à ça : le froid peut préserver autant qu’il détruit.

 

Ania prit la pomme dans ses mains gantées. La surface était froide sans être douloureuse. Elle hocha la tête.

— Et toi, Snegurochka ? demanda-t-elle. Tu ne ressens jamais le froid ?

— Si, lui assura la jeune fille, mais je le comprends. C’est différent.

 

Ils restèrent un moment dans le halo bleu. Ded Moroz leva ensuite son bâton. La lumière autour d’eux vibra.

— Rentre, petite. Il faut que je passe ailleurs.

— Vous allez chez les riches, aussi ?

— Là où il y a un feu, il y a toujours un cœur à écouter.

 

Avant de partir, Snegurochka se pencha vers Ania.

— Tu as un rire chaud, lui confia-t-elle, c’est un don. Garde-le pour les jours où rien ne te fera rire.

 

Puis ils s’éloignèrent, leurs pas ne laissant aucune trace.

 

De retour à la maison, Ania posa la pomme sur le rebord du poêle. La chaleur la fit luire sans la fondre. Sa mère fronça les sourcils.

— D’où vient ça ?

— Du dehors. D’un vieil homme et d’une fille de neige.

La mère soupira, mais ses yeux se radoucirent.

— Tu rêves trop fort, toi.

— Peut-être, consentit Ania, mais parfois, rêver garde les mains au chaud.

 

La nuit passa. Le lendemain, tout le village bruissait : des cadeaux avaient été trouvés sur le pas des portes – gants, écharpes, pommes gelées, jouets taillés dans la glace. Devant chaque maison, un mot tracé dans la neige : chaleur.

 

Ania courut jusqu’au sapin du hameau. Sur la dernière branche, une étoile de glace pendait, si fine qu’elle semblait taillée dans la lumière elle-même. Elle leva les yeux, sourit.

— C’est vous, murmura-t-elle.

 

Les jours suivants, le froid redoubla. Les enfants restaient à l’intérieur, les vitres couvertes de fleurs givrées. Ania, elle, continuait de sortir. Elle posait des graines pour les oiseaux, un bol d’eau pour les chiens, un seau pour les voisins plus âgés. Chaque fois, elle sentait dans l’air un souffle de vent différent, comme un remerciement.

 

Un matin, elle trouva la pomme du poêle fendue en deux. À l’intérieur, un petit cœur d’or. Elle le montra à sa mère, qui resta bouche bée.

— Ce n’est pas un fruit. C’est…

— Un rappel, coupa Ania, que même le froid cache quelque chose de vivant.

 

Le printemps arriva tard cette année-là. La neige mit du temps à fondre, comme si la terre voulait retenir un peu de magie. Le jour où les premiers bourgeons percèrent, Ania aperçut une silhouette sur le chemin : une jeune fille en robe claire, sans manteau, qui avançait pieds nus dans la boue tiède. Ses cheveux, cette fois, avaient la couleur du blé.

 

— Snegurochka ! appela Ania.

La jeune fille se retourna.

— Je ne peux pas rester longtemps, confia-t-elle, le chaud me dissout. Mais je voulais voir si tu avais gardé ton rire.

Ania éclata de rire malgré les larmes.

— Toujours.

— Alors tu n’as plus besoin de moi.

 

Elle sourit, et son corps devint transparence. Le vent souleva les pétales d’un arbre voisin, les dispersa autour d’elle. Il ne resta qu’un éclat de glace fondu, et un frisson d’air frais sur la joue d’Ania.

 

Ce soir-là, elle alluma le poêle. La flamme prit facilement. Les deux moitiés de la pomme d’or, posée sur l’étagère, brillait encore. Elle pensa à Ded Moroz, à Snegurochka, et à ce qu’ils avaient dit : le froid garde, le chaud réveille. Elle comprit qu’ils étaient peut-être les deux faces d’une même promesse : celle de veiller l’un sur l’autre.

 

La maison sentait la soupe et la neige fondue. Dehors, les derniers cristaux tombaient dans la rivière qui recommençait à couler. Ania se pencha à la fenêtre.

— Merci, souffla-t-elle.

 

Le vent répondit d’un son doux, presque humain, avant de disparaître derrière les arbres.

 

Des années plus tard, Ania raconterait cette nuit à ses enfants, en commençant toujours par la même phrase : « Ce soir-là, le froid n’a pas mordu. Il a écouté. »

 

Et au fond d’elle, chaque hiver, quand la première neige tomberait, elle croirait revoir une silhouette bleue entre les troncs, pas un spectre, mais une amie.

[1] Grand-père Gel

[2] la Fille de Neige

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