Babouchka
(Russie)
La neige tombait sans bruit sur le petit village russe. Les toits semblaient couverts de sucre, les fenêtres laissaient filtrer une lumière d’ambre. Dans sa maison au bord du chemin, Babouchka[1] rangeait le bois près du poêle.
Ses gestes étaient précis, habitués. Elle vivait seule depuis longtemps, avec pour compagnie le tic-tac de l’horloge, le crépitement du feu et les souvenirs qui s’attardent quand les années s’empilent.
Sur la table, un pot de miel, quelques pommes, du pain. Elle avait prévu de filer un peu de laine avant la nuit. Mais, ce soir-là, quelque chose flottait dans l’air : un silence plus grand, plus dense qu’à l’accoutumée.
Dehors, on entendit des voix. Trois silhouettes s’approchaient, enveloppées de manteaux sombres. Babouchka plissa les yeux. Trois étrangers à une heure pareille ? Elle tira la porte, le froid s’engouffra.
— Bonsoir, madame, dit l’un d’eux, nous cherchons la route vers Bethléem.
— Bethléem ? répéta-t-elle, surprise. Vous êtes bien loin de chez vous.
— Nous suivons une étoile, répondit le deuxième, et nous apportons des présents à l’enfant qui vient de naître.
Le troisième s’avança, un sourire dans la voix :
— Nous avons faim et besoin d’un peu de chaleur.
Babouchka hésita, puis s’écarta.
— Entrez. Le feu est prêt.
Les hommes déposèrent leurs manteaux. Leurs bottes craquaient encore de neige. Elle leur servit du pain, du lait chaud et un peu de miel. Ils mangèrent en silence, reconnaissants.
— Vous viendrez avec nous, proposa le premier.
— Avec vous ?
— Oui. Vous verrez, c’est une grande lumière qui est née cette nuit.
Babouchka regarda autour d’elle : la maison, le feu, la laine non filée.
— Il est tard. Et j’ai tant à faire… Peut-être demain.
Les trois hommes se levèrent.
— Alors demain. Suivez l’étoile du sud.
Ils sortirent. La porte claqua, le vent emporta leurs pas.
Toute la nuit, Babouchka resta assise devant le poêle. Elle regardait les flammes courir sur les bûches, puis se tordre, se coucher. Elle pensa à ces hommes, à leur route, à l’enfant qu’ils cherchaient. Une chaleur étrange monta dans sa poitrine, mêlée de regrets.
Au matin, elle prit une couverture, mit quelques jouets dans un sac – une poupée, une petite flûte, un ours de chiffon.
— Il ne faut pas arriver les mains vides, murmura-t-elle.
Elle referma la porte et partit.
La neige lui montait jusqu’aux genoux. Le ciel, d’un gris profond, semblait vouloir la retenir. Elle avançait lentement, suivant la trace laissée par les trois voyageurs.
Les heures passèrent. Le vent la mordait, mais elle continuait.
Au détour d’un bois, elle rencontra un enfant, assis sur une souche.
— Où vas-tu, grand-mère ?
— Je cherche l’enfant né cette nuit.
— Il y en a beaucoup des enfants, dit le garçon en riant.
— Celui-là est spécial. Les rois l’ont cherché aussi.
L’enfant hocha la tête.
— Alors, continue par là. Vers la lumière.
Mais à mesure qu’elle marchait, la lumière semblait s’éloigner.
Le deuxième jour, elle entra dans une ferme. Une femme battait la pâte à pain.
— Vous avez vu trois hommes passer ?
— Oui, il y a longtemps déjà. Ils allaient vers le sud.
— Et l’enfant ?
— Pas ici, répondit la boulangère, mais prends un morceau de pain. Le chemin est long.
Babouchka la remercia. Le pain chaud dans ses mains lui donna un peu de courage. Elle continua.
Les jours passèrent, puis les semaines. Le sac s’allégeait : à chaque halte, elle donnait un jouet à un enfant.
Un petit garçon malade ? L’ours de chiffon.
Une fillette triste ? La poupée.
Un bébé dans une cabane ? La flûte, posée sur sa couverture.
Chaque fois, le sourire d’un enfant allumait un peu de lumière sur son chemin.
Mais elle n’atteignit jamais l’étoile.
Les années passèrent. Babouchka revint au village. Ses cheveux étaient tout blancs, ses mains tremblaient. Elle s’installa de nouveau dans sa maison, au bord du chemin.
Les gens disaient :
— C’est la vieille qui donne des jouets aux enfants des voyageurs.
— Oui, la Babouchka.
Le nom resta.
Chaque hiver, elle refaisait la même chose : des petits présents, des gâteaux au miel, des chaussons tricotés. Puis, à la veille de l’Épiphanie, elle les déposait devant les maisons, devant les fenêtres, près des berceaux.
Un soir, alors qu’elle plaçait un dernier paquet devant une porte, une fillette la surprit.
— C’est toi, la Babouchka ?
— Peut-être bien.
— Pourquoi tu fais ça ?
— Parce que j’ai raté ma rencontre, répondit-elle doucement.
— Quelle rencontre ?
— Celle qui change tout.
La petite fronça les sourcils.
— Alors tu essaies encore ?
— Oui. Tant qu’il y aura des enfants, il y aura une chance de recommencer.
Elle posa la main sur la tête de la fillette.
— Maintenant, dors. Demain, c’est jour de lumière.
Cette nuit-là, le vent s’apaisa. La neige tomba droite, silencieuse. Dans le ciel, une étoile brilla plus fort que les autres. Babouchka leva les yeux.
— J’ai fait de mon mieux, murmura-t-elle.
Et dans la clarté, il lui sembla voir trois silhouettes, loin, très loin, marchant vers elle.
Le lendemain, les villageois trouvèrent la porte de sa maison ouverte. Sur la table, un panier plein de jouets, et, à côté, une écharpe tricotée à moitié, posée sur une lettre :
« Je crois qu’il n’est jamais trop tard pour offrir un peu de douceur. Si un jour vous entendez des pas dans la neige, laissez la porte entrebâillée. C’est peut-être moi. »
Depuis ce jour, on dit que chaque nuit de l’Épiphanie, Babouchka traverse les chemins du monde. Elle entre dans les maisons où la lumière veille encore, dépose un petit cadeau et repart, le cœur plus léger.
Et parfois, quand le vent se lève sur la neige, on jurerait entendre sa voix murmurer :
« J’ai enfin trouvé l’enfant. »
[1] Grand-mère en russe.
