Jour 16 – Les 13 Yule Lads & Grýla

(Islande)

Le vent arrivait de la montagne, gonflé de sel et de neige. Dans la maison basse de Elín, les vitres tremblaient sous les bourrasques. Elle referma le volet d’un coup d’épaule, souffla sur ses doigts, puis retourna vers la cuisinière. La soupe d’orge bouillonnait à peine. Dehors, tout semblait figé. On aurait cru que le monde retenait son souffle.

 

— Treize jours, dit-elle à voix haute, treize nuits pour tenir bon.

 

Dans un coin de la pièce, Einar, son fils, levait la tête de son livre d’école. Il avait douze ans, les yeux gris comme les falaises, et ce sérieux maladroit des enfants qui comprennent plus qu’on ne le croit.

 

— Tu penses qu’ils vont venir, cette année ?

— Ils viennent toujours, répondit-elle, même quand on ne les attend pas.

 

Il hocha la tête. Les Yule Lads, ces treize frères un peu fous, fils de la redoutable Grýla, descendaient un à un des montagnes à partir du 12 décembre. On les craignait autrefois, on les tolérait maintenant. Dans les campagnes, on les appelait par leurs surnoms : Stekkjarstaur le voleur de moutons, Giljagaur qui guettait les étables, Stúfur le petit trapu, et les autres, tous différents, tous imprévisibles.

 

Mais à la maison, Einar aimait y croire sans peur. Parce que sa mère savait rendre les contes habitables.

 

Ce soir-là, le premier frère devait descendre. Elín sortit une cuillère en bois et la posa sur le rebord de la fenêtre.

— Pour qu’il sache qu’on pense à lui, déclara-t-elle.

— Même s’il vole le lait ?

— Surtout s’il le vole.

 

Le garçon éclata de rire. Le feu s’éleva en une flamme plus haute, comme s’il s’amusait lui aussi.

 

La nuit tomba tôt. Les vents changeaient de direction sans prévenir. Dans les fermes voisines, on fermait les portes avec une planche en travers. Elín et Einar se couchèrent tôt, la lampe à pétrole soufflée. Au milieu de la nuit, un bruit se fit entendre : un craquement, un pas, puis un souffle. Einar se redressa, le cœur battant. Il aperçut, à travers la vitre gelée, une silhouette mince et longue, pliée en deux. Elle avait l’air de sentir autour d’elle et Einar pensa qu’elle ressemblait à un chien qui cherche. Puis elle disparut. Le lendemain, le seau de lait était vide. Sur le rebord, une trace de doigt noircie par la suie.

 

— Stekkjarstaur, murmura sa mère en souriant.

— Il a pris le lait !

— Alors on lui laissera un peu d’eau demain, sinon il reviendra fâché.

 

Et ainsi, chaque soir, un autre frère descendit. L’un renversa les pots de yaourt. L’autre vola les cuillères. Un troisième s’installa sur le banc et grignota le pain encore chaud. À chaque fois, Einar pestait, et sa mère riait.

 

— Ils nous rappellent qu’on a de quoi partager, lui dit-elle.

 

Mais à mesure que les jours passaient, la neige s’épaississait. Le vent tournait au vrai froid, celui qui mord jusqu’à l’os. Un soir, les fenêtres se couvrirent d’un givre si épais qu’on aurait cru que la maison vieillissait d’un coup. Elín sortit chercher du bois. En ouvrant la porte, elle aperçut, tout au fond du chemin, une ombre immense.

 

Pas un homme. Ni l’un des frères. Quelque chose de plus large, de plus lent. Un manteau de poil, des yeux pâles. Grýla.

 

Elle rentra sans bruit, posa la main sur l’épaule d’Einar.

— Tu ne sors plus cette nuit, compris ?

— C’est elle ?

— Oui. Et elle ne vient pas pour rire.

 

La légende disait que Grýla descendait pour punir les enfants désobéissants. Une ogresse, une mère à la faim ancienne. Mais Elín savait que les histoires changent avec les époques : on en fait des outils pour calmer les peurs. Et elle, ce soir, voulait croire que même une ogresse pouvait écouter.

 

Elle ouvrit le poêle, jeta une dernière bûche. Puis elle posa, sur le pas de la porte, un petit bol de soupe chaude, du pain, et un morceau de laine filée.

— Pour elle aussi, dit-elle simplement.

 

Einar se blottit sous sa couverture. Le vent redoubla. Il crut entendre des pas lourds, un souffle énorme, puis… un silence. Dans la chambre, sa mère ne bougeait pas. Elle avait les yeux ouverts, fixés sur la porte. Au matin, le bol était vide. Et sur la neige, une empreinte large comme une pelle. Mais pas de griffe. Juste une main.

 

Les jours suivants, les Yule Lads continuèrent leur ronde. Ils devenaient plus gentils, plus joueurs. Ils déposaient parfois un petit cadeau dans la chaussure d’Einar : un clou tordu, un caillou lisse, une poignée de mousse séchée. Le garçon les rangeait dans une boîte de fer, persuadé que c’étaient des talismans.

 

Le onzième jour, il trouva un petit mot griffonné, coincé sous la porte :

 

« La mère dort. Soyez bons. »

 

— C’est d’eux ? demanda-t-il.

— Peut-être, répondit sa mère, peut-être que même les monstres ont besoin de repos.

 

La veille de Noël, le ciel s’éclaircit enfin. Elín secoua les couvertures dehors, laissa entrer le vent neuf. Sur la table, elle posa les restes du repas : du poisson séché, du pain d’orge, un pot de confiture. Einar décora la maison de brindilles rouges et d’un brin de mousse trouvé près du torrent.

 

Au moment de se coucher, il demanda :

— Tu crois qu’ils s’ennuient, là-haut, quand Noël est passé ?

— Les Yule Lads ? Non. Ils rient de nous, sûrement. Ils disent : « Regardez-les, ces humains, toujours à vouloir finir les histoires. »

— Et Grýla ?

— Elle veille. C’est une mère, Einar. Une rude, mais une mère quand même.

 

Le garçon réfléchit. Puis, sans prévenir, il alla chercher sa boîte en fer. Il en sortit le caillou lisse, le clou tordu et un peu de mousse. Il les déposa dans un torchon propre, noué à la ficelle, et posa le paquet sur le rebord de la fenêtre.

 

— Pour elle, dit-il.

— Pour qui ?

— Pour celle qui n’a plus de fils à la maison.

 

Elín sentit ses yeux piquer. Elle caressa les cheveux d’Einar sans parler. La nuit fut douce.

 

Le lendemain matin, la fenêtre était ouverte. Le paquet avait disparu. Sur la neige, douze petites traces de pas – et, à côté, un grand sillon, trace légère d’une ombre passée.. À l’intérieur, sur la table, quelqu’un avait déposé un objet : une cloche d’argent, si fine qu’on entendait à peine son tintement.

 

Einar la prit dans sa main. La lumière s’y accrocha comme dans une goutte d’eau.

— C’est elle ?

— Peut-être. Ou eux. Ou les deux.

 

La cloche tintait dès qu’on respirait trop fort. Elín la suspendit au-dessus du poêle. Depuis ce jour, chaque fois qu’elle vibrait, elle disait simplement :

— Les montagnes écoutent. Continue de bien faire, mon garçon.

 

L’hiver passa. Le printemps n’était encore qu’une idée, mais la neige fondait par endroits. Un soir, Elín sortit jeter des cendres et leva les yeux. Tout là-haut, sur la crête, une forme bougea. Grande, voûtée. Elle crut voir un visage pâle, un regard fixe, pas menaçant. Juste… présent. Elle leva la main, un geste sans peur. L’ombre s’inclina à peine, puis disparut derrière la roche.

 

À l’intérieur, Einar faisait ses devoirs. La cloche vibra toute seule, d’un son clair. Il leva la tête.

— Maman ?

— Oui ?

— J’crois qu’elle a souri.

 

La mère sourit à son tour.

— Alors c’est que l’hiver peut repartir tranquille.

 

Elle remit un peu de bois dans le poêle. L’odeur de résine monta. La maison parut plus grande. Einar reprit son crayon. Sur la marge de son cahier, il écrivit : « Treize frères, une mère, et nous au milieu, à apprendre à ne pas avoir peur du froid. »

 

Le vent reprit, plus doux. La cloche tinta une dernière fois avant de se taire. On aurait dit un rire qui s’en va.

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