Caga Tió

(Catalogne)

Le marché sentait l’orange, l’anis et le sucre grillé. Júlia marchait au milieu des étals avec cette façon prudente de poser les pas quand on a la tête ailleurs. Les vendeurs criaient des « Bon Nadal ! » à tout-va, les rubans rouges vibraient dans le vent, et un petit groupe d’enfants chantait faux, trop fort, en tapant des bâtons l’un contre l’autre. Elle s’arrêta devant un stand de bois taillé. Des troncs coupés à hauteur d’enfant la regardaient avec leurs yeux peints, sous une barretina rouge trop grande pour eux. Chaque morceau de bois avait une expression différente : l’un rieur, l’autre très sérieux, un troisième qui semblait étonné d’être un tronc.

 

— Celui-ci vous attend, lui indique le menuisier en lui montrant un Tió au sourire de travers.

— Il a l’air un peu… timide.

— Les meilleurs. Les timides gardent bien les secrets.

 

Júlia passa les doigts sur l’écorce, sentit sous sa paume la rugosité chaude du bois. Elle hocha la tête. Le menuisier enveloppa le tronc dans un vieux plaid à carreaux, avec un soin de grand-père. Elle repartit avec son Tió sous le bras, un sachet de turrón tendre à l’amande et des mandarines dont le parfum emplissaient déjà ses narines.

Elle n’avait pas prévu de rentrer pour Noël. Mais la séparation avait laissé un vide difficile à meubler, et sa sœur l’avait suppliée : « Viens, vraiment. Les petites n’attendent que toi. Et puis… on fera le Caga Tió comme quand on était gamines. » Elle avait dit oui sans réfléchir. De toute façon, il y a des « oui » qui vous précèdent.

À l’appartement, Laia et Núria coururent jusqu’à la porte, cheveux décoiffés et mains collantes de sucre.

 

— Tía[1] ! Tía ! Il est là ?

— Oui. Mais attention, il est timide.

 

Elles se calmèrent d’un coup, de la même manière que lorsqu’on baisse le volume d’une radio. Elles s’agenouillèrent devant le tronc. Laia toucha la barretina, Núria posa un baiser sur la joue peinte.

 

— On doit le nourrir tous les soirs, affirma Laia, très sérieuse.

— Et lui montrer qu’on tient parole, ajouta Núria, qui répète toujours les fins de phrase quand elle veut faire sa grande.

 

Júlia éclata de rire malgré la fatigue, déposa le Tió près du radiateur, sur un petit tapis tissé. Sa sœur arriva de la cuisine avec un torchon à la main.

 

— On le met près du balcon. Il aime regarder la ville.

— La ville… et les assiettes, rectifia Laia, il adore la peau des mandarines.

— Il adore surtout la constance, souffla la mère en posant une assiette, trois quartiers, deux coquilles de noix, une miette de turrón.

 

Le soir tomba avec sa lenteur de décembre. Les immeubles d’en face allumèrent leurs fenêtres une à une. La cuisine prit l’odeur de l’ail doux et du pain grillé. La télé, dans le salon, commentait un match sans intérêt ; personne n’écoutait. On mangea tard. On rit trop fort pour rien. Les petites se disputèrent pour savoir qui mettrait la couverture sur le Tió avant d’aller dormir. Elles finirent par la placer ensemble, millimètre par millimètre, jusqu’à couvrir les pattes en bois.

 

— Bona nit[2], lancèrent-elles en chœur.

 

Júlia veilla plus tard, seule, une tasse d’infusion à la main. Dehors, la Sagrada Familia envoyait à la nuit l’ombre dentelée de ses tours. Elle pensa à Carlos, à l’appartement rempli de choses qui ne la regardaient déjà plus, à sa valise laissée ouverte par superstition. Elle respira plus profondément. Dans le silence, on entendit gratter très légèrement du côté du balcon. Elle sourit sans se lever.

Les jours suivants, on « nourrit » le Tió avec le sérieux joyeux des rituels. Des peaux de mandarines bien roulées, une cuillère de yaourt, une miette de churro trempé dans le chocolat du goûter. Chaque soir, les filles glissaient sous le plaid, à hauteur de tronc, un mot : « Patience », « Gentillesse », « Courage ». Júlia, d’abord, se moqua doucement de cette manie. Puis elle écrivit elle aussi un mot, juste un : « Recommencer ». Elle le cacha sous la couverture, au niveau du ventre de bois. Personne ne le trouva.

 

— Tu crois qu’il lit ? demanda Núria.

— Il sait ce qu’on écrit, répondit Laia, même les mots invisibles.

 

Le vingt-trois, l’immeuble entier sentait la friture légère et la cannelle. On entendait des essais de chansons, des bâtons qui tapent sur les chaises en rythme. Un voisin du quatrième, Ramon, vint frapper.

 

— Vous êtes prêtes pour demain ?

— Les petites… oui. Moi… je me cherche, avoua Júlia.

— Alors, tape en suivant leur rythme, pas le tien. Tu verras, ça marche.

 

Le vingt-quatre arriva. Les filles se levèrent en mini-tornade, déposèrent une assiette généreuse pour le Tió, puis se mirent à compter les heures avec l’impatience tranquille de celles qui savent que le soir finira par venir. On préparait des patates au four, du poisson à l’ail, une salade d’orange avec de la grenade. La table était simple, belle. L’après-midi, on entendit dans la cage d’escalier les premiers coups de bâton et les « Caga Tió ! » hurlés par les enfants d’en haut ; les adultes riaient en se disputant sur la meilleure façon de frapper « sans lui faire mal ». Júlia sourit sans ironie. Elle sentait son cœur à bonne température. Ni glacé ni brûlant. Dans l’instant présent.

La nuit tomba plus tôt, comme si Barcelone voulait avancer l’horloge pour aider les enfants. On éteignit la lumière du salon, on laissa la guirlande et la lampe du couloir. Laia prit sa hachette de bois, Núria un bâton. Elles se postèrent devant le Tió, couvert jusqu’au nez par le plaid. Leur mère posa une assiette vide derrière lui. Júlia resta un pas en retrait, mains ouvertes, prête à accompagner.

 

— Prêtes ? demanda la mère.

— Prêtes, répondirent-elles.

 

Puis elles entonnèrent la chanson du Tió, leurs voix un peu fausses mais pleines de joie.

Elles tapèrent le rythme. Ni trop fort ni avec trop de mollesse. Le bois résonna bas, en une percussion qui fit vibrer la pièce. Encore un couplet, un autre, les rires qui débordent, un « plus vite ! » qui devient un « plus lent ! » parce qu’on veut savourer. Júlia, au milieu, frappait à peine, juste de quoi tenir la cadence. Elle suivait le souffle des filles, calait ses gestes sur leurs épaules. Elle se surprit à penser que sa vie devait maintenant suivre ce tempo-là : pas le battement précipité des urgences, mais le pouls simple d’une chanson de cuisine.

La mère glissa une main sous le plaid, discrète, posa quelque chose doucement derrière le Tió. Les filles battaient encore la mesure. Puis elle leva la paume, leur signifant de stopper leur musique. Silence chargé. Elle passa l’assiette à Núria.

 

— Mira[3], mira…

 

Des noix roulèrent d’abord, comme si le Tió avait éternué des cailloux brillants. Puis un turrón au chocolat, un petit saucisson enveloppé, des mandarines, une tablette de nougat dur qui claqua en tombant. Et, au milieu, un paquet plus doux, enveloppé dans du papier kraft avec une ficelle rouge. Laia s’en empara, se tourna vers Júlia.

 

— C’est pour toi, tía.

 

Júlia hésita, ouvrit. Un petit marteau en bois, lisse, de la taille d’une main, un mélange d’outil et de jouet. Sur le manche, gravé : « A tu ritmo[4] ». Elle sentit sa gorge se serrer. Elle posa la paume sur les cheveux de Laia, embrassa Núria sur le front. Elles reprirent la chanson, en variant les couplets. Elles rirent. Deux larmes sortirent quand même. Elles ne faisaient pas mal.

Quand tout se fut calmé, elles partagèrent ce que le Tió avait « fait ». Les noix craquèrent fort, les mandarines parfumèrent la table, le turrón colla au palais et rendit tout le monde un peu enfant. On laissa exprès un morceau d’orange et une miette de nougat sur l’assiette du Tió.

 

— Il a fait son travail, déclara la mère, À nous de faire le nôtre.

 

Plus tard, la ville s’endormit. La guirlande clignota paresseusement. Les filles partirent se coucher avec des mains sucrées et un sérieux nouveau. La mère rangea en silence, mit de côté deux paquets pour le lendemain. Júlia resta au salon. Elle souleva le plaid. Le Tió regardait droit devant, son sourire un peu de travers. Elle lui parla tout bas, comme à un ami qui ne répond pas, mais comprend.

— Merci pour le marteau. Et pour le tempo.

 

Elle déposa près de lui son mot « Recommencer », ressorti de sa poche. Elle remit le plaid. Le balcon, dehors, donnait sur des fenêtres encore allumées, des silhouettes qui dansaient d’un pas un peu maladroit. Elle envoya un message à Carlos – trois lignes simples, sans colère, sans regret inutile. Elle sentit que la page ne se tournait pas en un grand geste théâtral ; elle glissait juste.

Au matin, les filles sautèrent sur le tapis. Le Tió avait « filé dans la montagne » – c’est ce qu’on explique aux enfants pour expliquer son départ. Leur mère l’avait rangé dans la trappe du grenier. Sur l’assiette, quelqu’un – ou quelque chose – avait laissé une miette de plus que la veille. On se fit des tartines, on rit du chocolat collé à la joue de Núria.

Dans l’après-midi, Ramon vint prendre un café. Il regarda le marteau de Júlia, sourit.

 

— Ce n’est pas pour frapper plus fort, mais pour apprendre à réparer sans abîmer.

— Oui, acquiesça Júlia, à mon rythme.

 

Le soir, elle accompagna Laia déposer deux mandarines et une part de turrón chez la voisine du palier, vieille et seule : « pour quand elle aura un creux ». Sur le palier, l’odeur de lessive se mêla à celle du nougat. La voisine ouvrit, émue, les yeux brillants. Júlia sentit la chaleur qui passe quand les gestes deviennent musique.

De retour au salon, elle remit le marteau sur l’étagère, à côté d’une photo de leurs parents, jeunes et beaux devant un Tió d’une autre époque. La ville cligna des yeux. La nuit posa un coussin sous ses épaules. Elle écrivit une phrase sur un papier qu’elle glissa derrière le cadre : « Recommencer n’est pas casser. C’est frapper juste. »

Et tout lui sembla plus clair.

 

 

 

[1] Tante en espagnol

[2] Bonne nuit en catalan

[3] Regarde en espagnol

[4] A votre rythme en espagnol.

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