La Befana

(Italie)

Le matin s’étirait lentement sur le village. Les montagnes, au loin, ressemblaient à des gâteaux couverts de sucre glace. Chiara referma sa fenêtre d’un coup sec pour couper le vent. Dans la cuisine, l’odeur du café montait, mêlée à celle de la farine grillée sur le bois du plan de travail. Sa grand-mère roulait des morceaux de pâte entre ses paumes, les déposait un à un sur le torchon rayé.

 

— Ce soir, on les mettra à la fenêtre, dit-elle.

— Les biscuits ?

— Bien sûr. Et la tasse de vin doux. Tu crois que la Befana volerait si longtemps sans soif ?

 

Chiara leva les yeux au ciel, mais sourit. À huit ans, elle oscillait entre la foi et la logique. L’idée d’une vieille femme volant dans la nuit sur un balai, les joues rougies par le froid, lui semblait à la fois absurde et rassurante.

 

— Nonna[1], pourquoi elle fait tout ça, la Befana ?

— Parce qu’elle n’a pas trouvé l’enfant.

— Quel enfant ?

— Celui qu’on appelle Jésus, ma chérie. Elle avait promis de le rejoindre… mais elle a pris trop de temps à préparer ses gâteaux.

 

Chiara rit.

— C’est pas très grave, non ?

— Quand on promet, même aux étoiles, on tient sa parole. Alors elle cherche encore. Et pendant qu’elle cherche, elle donne des douceurs aux autres.

 

La grand-mère parla sans lever la tête, les doigts toujours dans la farine. Dans le couloir, l’horloge battait son rythme tranquille. La radio murmurait un air ancien, presque en sourdine. Dehors, les cloches sonnèrent onze fois. L’air sentait déjà la neige.

 

L’après-midi, Chiara accompagna sa grand-mère au village. Sur la place, les guirlandes pendaient entre les lampadaires, un peu ternes, mais toujours vaillantes. Devant la boulangerie, un homme déguisé en roi mage faisait rire les enfants. Plus loin, la mairie avait dressé une grande table pleine de sacs de jute : à l’intérieur, des bonbons, des charbons sucrés, des mandarines et des figurines de bois.

 

— C’est pour la distribution de demain, expliqua Nonna, les volontaires passent dans chaque maison.

— Et toi, tu participes ?

— Toujours. On ne fait pas attendre la Befana.

 

Chiara acheta un petit balai miniature au stand voisin. Rouge et or, orné d’un ruban. Elle le posa sur l’épaule, fière. Le vendeur, un vieil homme au regard pétillant, lui dit :

— Si tu veux qu’elle te voie, allume une lumière à la fenêtre et laisse ton cœur ouvert. Elle reconnaît les maisons où on l’attend sans impatience.

 

Le soir, la neige tomba, d’abord légère, puis serrée. Les rues se vidèrent. On entendait seulement le pas des derniers passants pressés et le frottement régulier des balais qu’on rentrait dans les halls.

 

Nonna disposa les biscuits sur un plateau, ajouta une tasse de vin, un morceau de tissu pour « essuyer la bouche de la voyageuse ». Chiara déposa, à côté, son petit balai.

 

— Tu crois qu’elle le prendra ?

— Si elle en a besoin.

 

Elles éteignirent la grande lumière, gardèrent la lampe du buffet. La flamme du poêle dessinait des ombres dansantes. Nonna tricota un peu, puis s’endormit dans son fauteuil. Chiara resta éveillée. Elle regardait les reflets bouger sur la vitre, essayait de deviner où s’arrêtait la vraie neige et où commençaient les flocons imaginés.

 

Vers minuit, un bruit la fit sursauter. Ce n’était ni un choc ni un cri, plutôt le son d’un balayage, lent et régulier, juste derrière la porte. Elle retint son souffle. Le bruit s’arrêta. Un petit courant d’air souleva le rideau. Chiara se leva, pieds nus, traversa la pièce. Elle tira doucement le loquet.

 

La porte s’ouvrit sur la nuit. Et là, posée sur le rebord, se tenait une vieille femme courbée, emmitouflée dans une étole grise. Ses joues étaient rouges, ses yeux pleins de malice. Dans sa main, un balai. Son grand sac semblait plus lourd que les hivers eux-mêmes.

 

— Buonasera[2], petite. Tu n’as pas sommeil ?

— Pas trop. Vous êtes…

— Oui. Celle que tu attends.

 

La Befana posa son sac, fit craquer son dos.

— Il fait froid, mais le monde est vaste. Et certains foyers ont besoin de plus qu’une sucrerie.

 

Chiara la regarda, fascinée.

— Vous volez vraiment ?

— Disons que le vent m’aide. Et les toits s’ouvrent quand on les connaît bien.

 

La Befana jeta un œil aux biscuits, prit une bouchée.

— Parfaits. Croquants comme il faut. Et le vin… ah, du Marsala, merci pour l’attention.

 

Elle sortit une poignée de bonbons, une mandarine, un petit cœur en bois.

— Tiens. Pour toi.

— Pourquoi un cœur ?

— Pour te rappeler que les promesses qu’on rate peuvent encore servir. Regarde-moi : je n’ai jamais trouvé l’enfant. Mais à force de chercher, j’ai trouvé des maisons. Et c’est tout aussi bien.

 

Chiara serra le cœur dans sa main.

— Vous revenez chaque année ?

— Tant qu’il restera une lumière à une fenêtre.

 

La vieille femme se leva, attrapa son sac. Son manteau exhalait l’odeur du feu et du sucre chaud. Elle fit un signe vers le poêle.

— Garde-le haut, ce feu-là. Le monde a besoin de maisons qui tiennent chaud.

 

Avant de partir, elle regarda le petit balai posé sur la table.

— Joli. Mais garde-le, tu en auras peut-être besoin pour nettoyer le chagrin, un jour. C’est ce qu’on fait de mieux, avec un balai.

 

Elle ouvrit la porte, le vent entra, chargé d’étincelles.

— Buona notte, piccola mia[3].

 

Chiara resta figée. La Befana s’éloigna dans la neige, son ombre avalée par la nuit. Sur le pas de la porte, un fil de lumière s’attarda un instant avant de se dissoudre.

 

Au matin, Nonna la trouva endormie près du poêle, un sourire fatigué au coin des lèvres. Sur la table, la tasse était vide, les biscuits mangés. À côté, une plume grise et un cœur en bois.

 

— Elle est passée, hein ? murmura Nonna.

Chiara hocha la tête.

— Oui. Et elle m’a dit que… que les promesses ratées peuvent encore servir.

— Alors, tu as bien écouté.

 

Elles préparèrent le café, firent griller le pain, partagèrent la dernière mandarine. Nonna accrocha la plume au-dessus de la porte, pour la chance. Chiara glissa le cœur dans la poche de sa robe, tout contre le tissu.

 

L’après-midi, elles descendirent à la place du village pour la distribution. Les enfants riaient, les sacs de jute se vidaient vite. Chiara aida à tendre les friandises, à replacer les foulards sur les épaules. Elle reconnut, parmi les bénévoles, le vieil homme du marché. Il lui adressa un clin d’œil discret.

 

— Alors, tu as allumé ta lumière ?

— Oui. Et elle est venue.

— Bien sûr qu’elle est venue, compléta-t-il, elle ne manque jamais une maison où on espère encore un peu.

 

Le soir, quand elles rentrèrent, le ciel avait repris sa transparence. Les montagnes luisaient dans la pénombre. Chiara posa le petit balai sur le rebord de la fenêtre. La plume frôlait le cadre.

 

— Nonna ?

— Oui ?

— Est-ce que la Befana a trouvé l’enfant, tu crois ?

— Peut-être qu’elle l’a trouvé partout où on lui a ouvert la porte.

 

Chiara sourit, regarda les flocons tomber. Elle pensa que peut-être, au fond, la Befana n’était pas une vieille femme, mais une idée : celle qu’on peut encore donner même quand on a tout perdu.

 

Elle écrivit dans son carnet : « Chercher, c’est déjà trouver. » Puis elle souffla la lampe. Dans le noir, on crut entendre un rire discret, celui d’une grand-mère en voyage, balai en main et cœur léger.

 

 

 

[1] Mamie en italien.

[2] Bonsoir en italien.

[3] Bonne nuit, ma petite, en italien.

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