Saint Nicolas & le Père Fouettard
(Lorraine – Alsace)
La ville avait tiré des guirlandes entre les façades, unissant les toits dans un même éclat. On était le 5 décembre et, dans la cuisine, ça sentait la cannelle et le pain d’épices. Marin tordait ses doigts au-dessus de son bol.
— Tu crois qu’il me parlera ?
— Saint-Nicolas parle à tout le monde, lui assure sa mère en serrant son écharpe sur ses épaules.
— Je parle de lui, ajouta Marin en baissant la voix.
— Le Père Fouettard ? intervient la grand-mère avec un sourire. Il ne parle pas beaucoup. Il rappelle.
Le mot resta dans l’air. On avait appris à Marin la vieille histoire : les trois enfants perdus, l’auberge, la salaison, le miracle. On ne la racontait pas pour faire peur. On la contait comme un repère : la bonté n’est pas naïve, elle se mesure au mal qu’elle traverse.
Dans l’après-midi, on alla sur la place. Les vitrines étaient pleines de mannala dodus ; la fanfare des enfants s’échauffait, un peu faux, beaucoup joyeux. Marin tenait la main de sa mère avec une force qui disait le contraire de sa bravoure. Quand la procession s’ébranla, les torches envoyèrent sur les murs des ombres larges. Saint-Nicolas apparut, mitre haute, crosse tranquille, cheval sûr. Il observait les gens. Les enfants avançaient d’un pas, recevaient une brioche, un sourire. Marin sentit son ventre se dénouer un peu.
Puis la rumeur baissa. Il arrivait. Un manteau sombre, un tablier épais, un masque de cuir. Aux bottes, des chaînes, discrètes. Le Père Fouettard marchait derrière le saint, plus lourd, plus bas. Il ne secoua pas sa badine. Il passa. Son regard s’arrêta sur certains, repartit, s’arrêta encore. Marin sentit le sien glisser sur lui. Il serra la main de sa mère plus fort, mais ne recula pas.
Quand le cortège fit halte, Saint-Nicolas descendit. Les enfants s’approchaient par petits groupes. Marin entendit sa voix avant de voir son visage.
— Tu as été sage ? s’ensuit Saint-Nicolas.
Il ouvrit la bouche, la referma. On posa un bredele dans sa main, on lui sourit. Derrière, un coup sec sur la pierre fit vibrer la semelle : la badine du Père Fouettard venait de toucher le sol, pas un enfant. Le geste avait valeur de point final.
Sur le chemin du retour, Marin n’était pas tout à fait rassuré, mais il était éclairé. À la maison, il posa son sachet sur la table et regarda sa grand-mère. Elle s’assit près de lui.
— Tu sais pourquoi il est là ?
— Pour faire peur ?
— Pour tenir la ligne. On n’a pas besoin d’avoir peur, on a besoin de se rappeler. C’est lui qui porte la mémoire de nos bêtises. Le saint, lui, incarne la possibilité de mieux.
Le soir, on cirait les bottes. Marin en profita pour sortir ce qu’il avait gardé dans la poitrine depuis des jours.
— J’ai poussé Jules la semaine dernière. Il a pleuré. On me l’a pardonné… mais moi j’y pense encore.
— Alors tu sais déjà, lui confia sa mère, tu n’as pas besoin qu’on te frappe pour comprendre. Tu as besoin d’un geste qui t’aide à réparer.
Le matin du 6, Marin se réveilla avant les autres. Dans sa botte, une mandarine, un petit pain d’épices et un canif, pas un jouet, un outil. Sur un billet, quelques mots d’une écriture qu’il ne connaissait pas : « Pour ce que tes mains feront. » Il resta un moment à regarder la lame, fine, juste. Il pensa à une branche à tailler, à un bout de bois à lisser, à une lettre à écrire à Jules. Il sourit sans s’en rendre compte.
À l’école, l’institutrice demanda : « Écrivez une phrase sur ce que Saint-Nicolas vous apprend. » Marin posa la pointe de son stylo, sentit exactement ce qu’il voulait dire : « Que la bonté ne se contente pas d’un sourire ; elle s’occupe des bêtises. » Au fond de la classe, quelqu’un fit tinter une petite chaîne. Marin se retourna. Personne. C’était peut-être juste sa mémoire.
Le soir, il grava avec son canif son initiale sur un petit bâton qu’il avait trouvé sur le chemin. La lame coupait bien. Il pensa à la phrase de sa mère : quand c’est juste, il n’y a pas besoin d’en rajouter. Il rangea son couteau dans sa poche, posa ses bottes près du radiateur. La maison sentait encore la cannelle. Il eut un sommeil tranquille.
Le lendemain, on croisa sur le marché un homme qui portait un tablier noirci. C’était le boucher du quartier, masque sous le coude. Il revenait du défilé. Marin le fixa une seconde, puis leva la main pour un salut timide. L’homme sourit, un peu gêné, et répondit. L’enfant rentra chez lui avec une idée simple et neuve : parfois, derrière l’ombre qu’on redoute, il y a juste quelqu’un qui s’efforce de tenir debout.
