Les Lutins des Douze Jours
(Grèce/Balkans)
Le vent de mer passait entre les ruelles du village, soulevant des odeurs de bois, de résine et de citron. Dans la cuisine, Thalia terminait sa pâte à biscuits. Elle laissait glisser la farine entre ses doigts, un geste appris de sa mère et de sa grand-mère avant elle. Sur la table, une assiette d’oranges et un bol d’huile d’olive attendaient la bénédiction du lendemain.
Dehors, les vagues frappaient doucement le muret du port. La maison vibrait un peu. On était le 24 décembre, et tout le village se préparait pour les Douze Jours de Noël, ces nuits suspendues entre le monde des hommes et celui des Kallikantzaroi, les lutins farceurs.
— Tu as mis le feu à l’encens ? demanda son père depuis le salon.
— Oui, juste avant la prière.
— Alors ils ne viendront pas.
Thalia sourit. Elle savait bien que les histoires changent selon les générations. Les anciens disaient que ces créatures grimpaient par les cheminées, renversaient la nourriture, faisaient tourner le lait ou tressaient les queues des chats. Mais elle, depuis l’enfance, avait toujours eu envie d’y croire autrement. Elle les imaginait plutôt comme une bande de gamins mal élevés, mais inoffensifs, venus pour rappeler la joie du désordre.
Son petit frère Nikos, huit ans, entra dans la cuisine, la bouche barbouillée de miel.
— Tu crois qu’ils existent ?
— Qui donc ?
— Les lutins. Les Kallikantzaroi[1].
— Peut-être bien.
— Moi, j’aimerais qu’ils viennent. Juste pour voir.
— Fais attention à ce que tu souhaites, répondit Thalia en riant.
Elle lui donna un biscuit chaud. Il croqua dedans, puis partit en courant vers le balcon.
La nuit tomba vite. Le vent avait changé. Il était plus sec, plus vif. Thalia monta fermer la fenêtre de la chambre. Elle entendit un léger grattement, comme des ongles contre la pierre. Elle se pencha, ne vis rien d’autre que le chat du voisin, l’air mécontent.
— Bon, bon, je t’ai entendu, vieux grognon, murmura-t-elle.
En descendant, elle croisa Nikos qui alignait des noix près du poêle.
— C’est quoi, ça ?
— Une offrande. Pour qu’ils ne volent rien d’autre.
— Et tu crois qu’ils aiment les noix ?
— Je sais pas. Mais moi, j’aimerais en trouver une offerte, alors…
Elle sourit, posa une main dans ses cheveux.
— Allez, au lit, petit philosophe.
Mais au fond d’elle, elle sentit quelque chose frémir. Pas une peur. Une attente.
Dans la nuit, la maison résonnait de ses bruits habituels : le poêle qui craque, la mer qui parle contre le muret, le vent qui glisse sous la porte. Thalia rêvait à moitié, coincée entre veille et sommeil, quand un rire aigu la fit ouvrir les yeux.
Elle se redressa. Un autre rire répondit. Puis un troisième. Des pas rapides, légers vinrent du couloir.
— Nikos ? appela-t-elle.
Rien. Puis un petit ploc : le pot de miel qui tombe. Un autre bruit : une cuillère qu’on secoue. Elle alluma la lampe. Le salon était vide, mais les noix avaient disparu. Sur la table, trois petites empreintes grasses et un fil de fumée bleuté s’élevaient.
Elle retint un cri et éclata de rire à la place.
— Très bien, messieurs les Kallikantzaroi, amusez-vous bien.
Elle posa un torchon sur le miel renversé, remit une bûche dans le feu. Les flammes, plus hautes, dessinèrent sur le mur des silhouettes qui bougeaient, sautaient, dansaient, lui donnant l’impression étrange de les voir sans vraiment les voir.
Thalia prit une orange, la posa sur le rebord du poêle.
— Pour vous, souffla-t-elle, et laissez la maison tranquille, d’accord ?
Une brise chaude lui effleura la joue. Elle prit ça pour un oui.
Les jours suivants, la maison devint plus vivante qu’à l’ordinaire. Le lait tournait sans raison, le chat miaulait à des murs vides, les serviettes se retrouvaient accrochées au lustre. Mais rien de grave. Des farces, seulement. Et dans l’air, une énergie nouvelle, une légèreté qu’on n’avait plus ressentie depuis longtemps.
Le père pestait, la mère riait, Thalia réparait. Chaque fois qu’elle remettait de l’ordre, elle entendait comme un petit gloussement derrière son épaule.
Le 31 décembre, elle décida de jouer à son tour. Elle prépara une assiette de loukoums, glissa un mot dessous : « Pour vous. Merci de nous rappeler de ne pas devenir trop sages. » Puis elle posa l’assiette devant la cheminée.
Cette nuit-là, le vent se tut complètement. Elle se réveilla au bruit d’un chuchotement. Pas clair, pas menaçant, juste des voix de cour de récréation, pressées, rieuses. Une ombre passa devant la porte, puis plus rien. Le matin, il ne restait qu’une miette de loukoum et un petit bâton noirci.
— Ils ont aimé, dit-elle à Nikos.
— C’est bon signe ?
— Oui. Ils partent bientôt.
Et en effet, à mesure que les jours rallongeaient, le calme revint. Le 6 janvier, jour de l’Épiphanie, Thalia sentit la maison redevenir silencieuse. Un silence doux, ni vide ni pesant.
Elle monta au grenier chercher un drap propre et trouva, posée sur une poutre, une bougie tordue, ressemblant à une brindille. Elle ne semblait ni neuve ni ancienne non plus. Elle la prit, intriguée. En descendant, elle la montra à son frère.
— Tu as fait ça ?
— Non, pourquoi ?
— Alors c’est leur cadeau d’adieu.
Elle l’alluma. La flamme vacilla, puis tint bon. Une lumière d’or doux, qui faisait briller les murs.
— On dit qu’ils creusent sous la terre toute l’année, déclara la mère en rejoignant la pièce.
— Pour quoi faire ? demanda Nikos.
— Pour couper l’arbre du monde. Mais à Noël, ils montent, ils oublient, ils rient, et l’arbre continue de pousser.
— Donc, en fait, ils sauvent tout le monde sans le savoir, conclut Thalia.
— Exactement.
Elle souffla la bougie plus tard, sans tristesse. Le parfum d’orange et de miel flottait encore. Elle nota dans son journal intime : « Même ceux qui dérangent font partie de l’équilibre. »
Le lendemain, elle vit, sur le rebord de la fenêtre, trois petites coquilles de noix vides, parfaitement alignées. Elle les laissa là, aussi bien par superstition que gratitude.
Le printemps arriva. La mer retrouva son bleu plus clair. Les jours reprirent leur course ordinaire. Parfois, Thalia pensait à ses visiteurs de l’hiver et souriait. Il lui suffisait d’entendre le vent dans la cheminée pour se souvenir de leurs rires.
Un soir, alors qu’elle cuisinait, elle sentit une odeur de miel brûlé. Elle leva les yeux : la flamme du poêle avait pris une forme étrange, celle d’un visage qui fait une grimace avant de disparaître. Elle éclata de rire toute seule.
— Oui, oui, je vous ai reconnus. Mais pas de bêtises cette fois, d’accord ?
Et, dans le silence qui suivit, il lui sembla entendre, très loin, une série de petits rires essoufflés qui roulaient jusqu’à la mer.
[1] Nom donné à ces lutins grecs
