Jólakötturinn, le Chat de Noël
(Islande – et ses échos jusqu’à la côte ouest française)
Le vent hurlait sur les toits. Une neige lourde recouvrait la lande, avalant les sons et les chemins. Dans la maison de pierres, Solveig jetait des poignées de laine dans la grande corbeille. Le vieux poêle rougeoyait, mais l’air restait froid.
— Tu vas finir par user tes doigts, lui dit sa mère depuis le coin du feu.
— Je veux finir cette écharpe avant demain.
La femme âgée hocha la tête. Dehors, les volets claquaient. Le 24 décembre approchait. Et avec lui, la vieille peur qu’on racontait à voix basse : le Jólakötturinn, le grand Chat de Noël, rôdait.
Les anciens disaient qu’il descendait des montagnes enneigées à la veille du festin, cherchant les paresseux, ceux qui n’avaient pas reçu de vêtement neuf avant Noël. Il flairait leur odeur de vieux tissu et, s’ils n’avaient rien à montrer, il les dévorait. Une façon, disait-on, d’encourager chacun à filer, tisser, travailler – et à penser aux autres.
Solveig, elle, n’y croyait qu’à moitié. Mais elle n’aimait pas le silence que la légende laissait derrière elle.
Le soir, les femmes du village se réunirent dans la petite salle commune. Les métiers à tisser occupaient tout l’espace. Les doigts allaient vite, le bruit des navettes remplissait la pièce.
— Tu as bientôt fini ton ouvrage ? demanda Solveig, la plus jeune.
— Presque. Et toi ?
— J’ai cousu des moufles pour mon frère. Il dit qu’il ne croit pas au Chat. On verra s’il rira demain.
Les femmes éclatèrent de rire. Ce n’était pas une peur véritable, plutôt un jeu entre elles, une manière de se motiver quand les journées étaient trop longues.
À minuit, elles se séparèrent, les bras chargés de tissus et de pelotes. La neige tombait encore, plus serrée. Le chemin du retour semblait avalé par le blanc. Solveig tenait sa lanterne contre sa poitrine. Au loin, un miaulement monta, long, rauque, presque humain.
Elle s’arrêta. Le son se perdit, puis revint, plus près.
— Ce n’est qu’un renard, murmura-t-elle pour elle-même, ou le vent.
Mais son cœur battait plus vite. Elle hâta le pas. La maison, enfin, se dessina, floue, derrière un rideau de neige.
À l’intérieur, tout dormait. Elle déposa son ouvrage près du poêle, alluma la dernière bougie. Le feu crépita doucement. Dans la pénombre, elle crut voir une ombre bouger près de la fenêtre. Une forme massive, glissant sans bruit.
Elle s’approcha, hésitante. Le carreau givré renvoyait son reflet déformé… et derrière, une ombre plus sombre encore. Deux yeux jaunes, ronds, luisants.
Solveig recula, la main sur la bouche. Son cœur cognait dans sa poitrine. La silhouette du chat parut se fondre dans la neige, puis disparut.
— C’est ridicule ! dit-elle à voix haute. Ce n’est qu’un conte.
Pourtant, elle alla chercher son écharpe inachevée. Les mailles dansaient entre ses doigts tremblants. La laine glissait, douce et chaude, mais la peur restait. Chaque bruit de bois, chaque craquement de la neige lui semblait un pas de plus vers la porte.
Elle tricota jusqu’à l’aube. Quand enfin la dernière maille fut bouclée, elle posa l’écharpe sur la table, épuisée. Elle s’endormit là, la tête dans les bras, au rythme du vent.
Le matin de Noël apporta un calme étrange. Le ciel était clair, les montagnes brillaient. La mère de Solveig la trouva endormie, la laine autour des doigts.
— Tu as veillé toute la nuit ?
— Je voulais terminer.
— Et tu as fini.
Elles sourirent, soulagées. La légende avait tenu sa promesse : le travail protège. Mais quand Solveig ouvrit la porte pour secouer le tapis, elle vit les traces dans la neige.
Ce n’étaient pas des empreintes humaines. Trop grandes pour être celles d’un chat, trop légères pour un chien. Quatre pattes, dessinées comme dans un rêve : parfaitement rondes, nettes, s’arrêtant juste devant la porte.
— Maman… viens voir.
La vieille s’approcha, fronça les sourcils.
— Il est passé.
— Qui ça ?
— Lui. Le Chat. Mais il a vu ton ouvrage, alors il est reparti.
Solveig eut un frisson. Mais pas de peur cette fois, de respect.
Les jours suivants, le village bruissait d’histoires.
— Chez Ingrid, on a trouvé des traces sur le toit !
— Et chez les voisins, un gant disparu.
— Mon fils dit qu’il a vu des yeux jaunes dans le champ !
On riait, on s’inventait des frayeurs pour mieux savourer le retour de la lumière. Le Jólakötturinn faisait partie du jeu, un rappel pour honorer l’effort et le partage.
Mais une nuit, alors que Solveig rangeait ses pelotes, un son la fit sursauter : un ronronnement profond, pas menaçant, mais réel. Elle leva la tête.
Sur le rebord de la fenêtre, un chat noir immense la regardait. Il n’y avait pas de peur dans ses yeux, juste une curiosité tranquille. Sa fourrure semblait absorber la lumière.
Solveig approcha lentement, la main tendue.
— Tu n’es pas un monstre, toi. Tu es… fatigué.
L’animal inclina la tête, cligna des yeux. Il sauta à l’intérieur, sans bruit, posa ses pattes sur la table, renifla l’écharpe pliée. Puis il s’assit, comme s’il était un invité.
La mère de Solveig entra à ce moment-là.
— Bon sang, tu as vu ?
— Oui. Il a froid. Laisse-le un peu.
Elles préparèrent un bol de lait, le posèrent devant lui. Le chat lappa, la queue battant contre la table. Puis il leva le museau vers elles, ses yeux d’or doux.
— Merci, murmura Solveig comme on parle à quelqu’un qu’on comprend sans mots.
Le chat se leva, tourna sur lui-même, et sauta par la fenêtre. Dehors, il laissa dans la neige une trace de pas… qui se dissipa aussitôt, avalée par le vent.
Le lendemain, on trouva, sur le seuil, une pelote de laine neuve – blanche, dense, d’une qualité que personne n’avait jamais vue. Solveig la prit entre ses mains. La chaleur du fil esquissa un sourire sur ses lèvres.
— Il a laissé son remerciement, déclara sa mère.
— Ou son souvenir.
L’hiver passa. La légende, comme toujours, resta dans les conversations : les enfants y croyaient, les adultes faisaient semblant de ne pas y croire. Solveig continua à tisser, à coudre pour tout le village. Elle garda, dans une boîte de bois, la pelote laissée par le chat. Chaque fois qu’elle l’effleurait, elle se souvenait du souffle tiède dans la maison glacée.
Un soir, bien des mois plus tard, alors que la lumière d’été filtrait entre les rideaux, elle crut entendre un ronronnement lointain.
Elle sourit.
— À l’hiver prochain, mon grand.
Et elle reprit son fil.
