Le Tomte

(Scandinavie)

Le vent venait du fjord et sentait la neige à venir. Dans la cuisine, Maja remuait la grande casserole de riz au lait. La vapeur perlait aux vitres et redessinait la grange. Le soir tombait si tôt qu’on avait l’impression d’avoir oublié un morceau de journée quelque part.

 

— Tu crois qu’il appréciera la julgröt[1] cette année ? demanda Jorgen, neuf ans, en se hissant sur la pointe des pieds.

— Il n’apprécie pas, il vérifie, répondit Maja avec un sourire. Les tomtar[2] n’aiment pas les compliments. Ils préfèrent qu’on fasse les choses comme il faut.

— Alors il verra qu’on n’a rien oublié.

— Rien… sauf si quelqu’un a laissé la barrière mal fermée, glissa-t-elle un sourire en coin au bord des lèvres.

Jorgen leva la main, coupable.

— C’était ce matin. J’ai… j’ai cru que je l’avais remise.

— Le Nisse, lui, voit. Va vérifier maintenant. Et prends la lanterne.

 

Le garçon enfila ses bottes et son bonnet, attrapa la lanterne à pétrole. Le froid, dehors, n’était pas méchant. Il était net, à l’instar de l’eau très claire. La neige crissait à peine sous ses pieds. La barrière du petit enclos avait un battant qui grinçait : Jorgen le remit correctement, glissa la targette jusqu’au bout, s’assura que ça tenait. Dans la grange, l’odeur de foin et de poussière douce lui tira un sourire. La jument Freja souffla par les naseaux et lui poussa l’épaule du bout du museau. Il lui caressa l’encolure.

 

— Ce soir, il faut que tout soit en ordre, chuchota-t-il, plus pour lui que pour la bête.

 

Un froissement dans le grenier lui fit tourner la tête. Était-ce une souris ? Le silence répondit, pesant. Jorgen, soudain, eut envie de parler à voix haute, comme on le fait devant quelqu’un qui écoute.

 

— On a remué le riz longtemps pour qu’il n’attache pas, annonça-t-il, Maman a mis la cardamome comme l’an dernier. Et je mettrai la noisette. C’est moi qui la cacherai.

 

Un grain de poussière tomba du haut de l’échelle. Rien d’autre. Alors, il souffla la lanterne, juste un peu, pour économiser l’huile, et rentra vers la maison.

 

La julgröt mit encore du temps. Le lait avait décidé de jouer à déborder pile quand on le regardait moins. Sa grand-mère entra, secoua la neige de son manteau, s’installa dans un coin avec l’aiguille et la laine.

 

— Tu sais, dit-elle sans lever les yeux, le Nisse n’est pas un père Noël miniature. Il est chez lui ici autant que nous.

— Je sais, Mamie. On lui doit du respect.

— Du respect et un bol bien plein. Pas de radinerie. Une noix de beurre au milieu. Et on pose la cuillère droite. Il déteste chercher.

 

Maja goûtait, ajustait le sucre, en gestes sûrs de celles qui ont appris à force d’hivers. Elle sentit Jorgen la regarder avec l’attention d’un apprenti. Elle lui tendit la noisette brune, lisse, lustrée.

 

— Cache-la. Pas trop profond. Qu’un enfant patient puisse la trouver… et qu’un sorcier grognon ne s’énerve pas.

— Il grogne ?

— Il grogne pour avertir. Comme nous, quand on aime.

 

Ils rirent doucement. Le père entra, apportant avec lui une bouffée d’air plus mordant.

 

— La tempête arrive, anonça-t-il, on ferait mieux de porter la bouillie maintenant.

 

On remplit un grand bol en grès. Maja posa une noisette de beurre au centre, coula une larme de crème, déposa la cuillère bien verticale. Jorgen, très concentré, prit le bol avec deux mains. Son père porta la lanterne. On traversa la cour. La nuit avait collé un papier noir sur le ciel. Il neigeait sans bruit, une poussière fine qui changeait l’air en velours.

 

Dans la grange, la chaleur des bêtes les accueillit. Ils posèrent le bol sur la poutre basse, là où la grand-mère l’avait toujours placé. Le père éteignit la lanterne et la ralluma aussitôt – un clin d’œil. Maja effleura du bout des doigts le bord du bol.

 

— Pour la maison, dit-elle très bas.

— Pour Freja, ajouta Jorgen.

— Pour nous tenir droits quand la neige se perd, conclut le père.

 

Ils ressortirent en refermant bien, mais sans la claquer, la porte de la grange. De retour à la cuisine, on servit la julgröt humaine. La noisette se cacha si bien qu’on crut d’abord qu’elle avait disparu. Elle finit par tomber dans la cuillère de la grand-mère, qui poussa un petit cri de fillette et décida aussitôt d’offrir son vœu à la maison tout entière. On applaudit comme pour un coureur qui passe la ligne d’arrivée sans avoir accéléré, mais juste bien tenu sa cadence.

 

La tempête, dehors, était monté d’un cran. Le vent frottait les planches. Après la vaisselle, Maja souffla la grande lampe. Ne restèrent que les flammes de la cuisinière, et l’odeur sucrée du riz qui refroidit. Jorgen se glissa jusqu’à la fenêtre, écarta deux doigts dans la buée et regarda la grange. Un point de lumière ! Une braise ? Non. Une lueur courte, telle un clin d’œil de luciole derrière une latte. Il sentit les battements de son cœur s’accélérer. Ses mains se mirent à picoter.

 

— Tu vas te coucher, mon grand ?

— Tout de suite.

 

Il attendit que la maison respire plus lentement. Puis il remit ses bottes en silence, prit la petite lanterne de réserve, ouvrit la porte sans un bruit. Le froid lui mordit la peau et le rendit vivant. Dans la grange, le noir était plus doux. On entendait Freja ruminer, l’âne Knut piétiner et un bruit infime, comme une cuillère contre un bol.

 

— Bonsoir, dit-il, sans bouger.

 

Quelque chose se détacha de l’ombre. Pas plus haut qu’une botte, le bonnet rouge un peu trop long refermé par un petit gland, une veste grise, une ceinture de cuir, des bottes minuscules tachées de paille. La barbe, ni courte ni longue, avait l’air de piquer quand même. Ses yeux brillaient et ressemblaient à deux petites braises.

 

— Tu as laissé la barrière ouverte ce matin, fit la voix.

— Je… je l’ai refermée.

— Après.

— Oui.

— On ferme avant.

— D’accord.

 

Le Nisse ne cria pas. Il planta la cuillère bien droite dans le centre du bol, regarda la petite patte de beurre qui avait fondu, hocha la tête avec un sérieux technique. Il goûta. Puis il prit une deuxième bouchée en soupirant comme quelqu’un qui admet malgré lui que c’est parfait. Il leva un regard de côté. Jorgen serrait la lanterne contre lui.

 

— La noisette ?

— Dans le bol de la maison.

— Bien.

 

Il porta une troisième cuillérée, à sa bouche nettement plus grosse que les précédentes, puis reposa l’ustensile exactement où il l’avait trouvé. Il s’essuya la moustache du revers de la manche, avec une dignité comique. Jorgen eut envie de rire, mais se retint. Le Nisse sauta sur la poutre. Il marcha jusqu’à la corde des cloches.

 

— La jument a la hanche un peu raide. On la promène demain avant que la glace morde.

— D’accord.

— La botte du père a un trou au talon. On le répare avant qu’il s’en vante.

Jorgen hocha la tête, fataliste et attendri.

— Et toi, tu souffles trop fort quand tu veux bien faire. On souffle juste.

Le garçon acquiesça.

 

Un courant d’air plus frais passa. Le Nisse leva le nez.

 

— La tempête pousse.

— La maison tiendra, affirma Jorgen, se surprenant à penser comme un adulte.

— Elle tiendra si vous tenez. Les maisons aiment les mains attentives.

 

Il sortit de sa poche un minuscule couteau pliant, le posa sur la poutre.

 

— Pour la ficelle qui s’emmêle, les pommes qu’on partage, un bout de paille qu’on doit ajuster.

— Pour moi ?

— Pour la maison. À toi d’en décider l’usage.

 

Jorgen tendit la main, mais n’osa pas toucher tout de suite à l’objet. Il sentait dans sa gorge la lumière qu’on a quand on reçoit quelque chose d’utile et pas un jouet qui brille. Le Nisse pencha la tête, satisfait. Il se tourna vers Freja, tapa deux fois du pied. La jument souffla, comme si elle comprenait la consigne. Puis il adressa un signe sans se presser, et disparut…

 

Le bol, quand Jorgen s’approcha, était nettoyé avec une application d’horloger. Pas une trace ne restait sur le rebord. La cuillère tenait toute seule debout, fière. Il remit la lanterne au plus bas, referma sans bruit, fit la course avec son cœur jusqu’à la maison. Dans le couloir, il colla son front à la porte, soupira et rit en même temps.

 

Le lendemain, le vent avait poussé contre la grange une dune de neige bleue. La lumière piquait les yeux. On s’activa : l’étable, le bois, la pompe qui gelait. Maja trouva la vieille botte du père et l’aligna avec sa semelle percée. Jorgen sortit son minuscule couteau, l’ouvrit. La lame brillait juste. Il coupa un morceau de cuir, l’ajusta. Le père se moqua d’abord, par habitude, puis se tut en voyant le travail propre.

 

— Pas mal, l’atelier du lutin, grogna-t-il avec fierté.

 

On promena Freja avant midi, comme ordonné. La hanche dérouilla avec la patience des choses qui se réparent quand on ne les brusque pas. Dans l’après-midi, la grand-mère retrouva dans sa poche une noisette – on ne sut jamais si c’était celle de la veille ou une autre – et décida de la casser pour la glisser dans un gâteau. La maison sentait le beurre, la neige et la corde sèche. On vivait bien.

 

Le soir, Jorgen retourna voir la poutre. Le bol n’y était plus, évidemment. Mais le petit couteau avait bougé de cinq centimètres, juste assez pour signifier un « je vois ». Il le remit là où il avait été déposé la veille, par respect.

 

Bien plus tard, quand la neige serait du passé et que la grange sentirait l’herbe neuve, Jorgen saurait encore le poids du bol de grès, la chaleur de Freja, et la voix sèche et bonne qui dit que tout est en ordre. Cela suffirait pour traverser d’autres hivers.

 

 

 

[1] Bouillie de Noël en suédois (c’est un riz au lait traditionnel avec du sucre et de la cannelle)

[2] Gnomes en français.

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