Cacho-Fiò
(Provence)
La maison ouvrait ses volets sur un bout de ciel abricot. Louise posa le panier d’olives sur le comptoir et se frotta les mains. La cuisine sentait l’huile nouvelle, la farine et l’orange. On avait déplacé la table contre l’âtre ; les chaises formaient un cercle, prêt pour une histoire. La grand-mère passa, tapota l’épaule de sa petite-fille.
— Ça y est, pitchoune, c’est la veillée.
— On le fait vraiment ?
— On le refait, corrigea-t-elle, comme chaque année.
Dans la remise, la bûche attendait. Ce n’était pas un petit rondin, mais une section de tronc de micocoulier, lourde, veinée, qui avait séché contre le mur tout l’automne. Le grand-père s’en empara, souffla un « han » discret, et chercha du regard la main de Louise.
— Tu viens ? C’est à nous deux. L’aîné et le plus jeune.
Elle passa ses bras autour du bois. Le contact était rugueux, rassurant. Ils firent tous les deux trois tours dans la pièce. La grand-mère suivait à pas lents, chuchotant en provençal des mots que Louise connaissait par cœur même si elle n’oserait pas les traduire. Au troisième tour, on posa la bûche dans l’âtre, sur des braises timides.
— Cacho-fiò[1] ! lança le grand-père.
— Bouto-fiò[2] ! répondit l’oncle depuis le couloir, à l’instar d’un enfant qui guette sa réplique.
Tout le monde sourit.
Le grand-père versa un trait de vin cuit sur le bois ; la grand-mère y posa deux gouttes d’huile avec un sérieux d’orfèvre. Les flammes prirent d’abord mal, comme si elles hésitaient à gêner. Puis elles trouvèrent le bon appui et montèrent. La maison émit un bruit doux, celui des soirs où tout est à sa place.
— Dis la phrase, demanda la mère.
Le grand-père baissa la tête :
— Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient ; et si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.
Louise répéta pour elle, dans sa tête, pour que ça s’imprime dans sa mémoire.
On apporta la pompe à l’huile, brillante, odorante, qu’on rompit à la main. La grand-mère fit glisser un morceau dans la paume de Louise.
— On ne garde pas la fête pour soi, tu sais. On la partage.
La bûche parlait. On aurait pu dire que c’était juste du bois qui craque ; mais Louise, elle, entendait autre chose : des jours enfilés à la manière des perles, les disputes et les réconciliations, les mains qui épluchent, les siestes du petit dernier, la pluie qui a manqué en août et la joie quand elle est revenue. L’odeur de l’huile et celle de la fleur d’oranger composaient un parfum qu’elle n’oublierait plus.
— Tu vois, lui chuchota son grand-père, le feu garde. On lui confie ce qu’on veut garder.
— On garde quoi cette année ?
— Un bout de la bûche, répondit-il en pêchant déjà le tison, qu’on glissera dans un sachet au fond de l’armoire. Et tout ce qu’on décide de refaire : se parler tôt quand on n’est pas d’accord, mettre une assiette en plus « au cas où », partager l’huile avec ceux qui n’en ont pas…
L’oncle amena un plat de mendiants ; la petite cousine posa sur la table une orange piquée de clous de girofle qu’elle avait préparée pour « que ça sente comme Noël ». Tous s’assirent autour du feu. La grand-mère nomma les absents sans pleurer, c’était mieux que des fleurs. On rit des histoires vieilles ; on s’échangea les rôles pour que chacun puisse raconter celle qui lui revient d’habitude. Louise se laissa glisser contre le fauteuil du grand-père. Elle ne pensait pas à la messe qui suivrait ni aux cadeaux du lendemain. Elle pensait à maintenant, à cet instant précis, à cette chaleur parfaite, ni trop vive ni trop douce.
Quand on sortit un instant sur le seuil, l’air piqua. Les étoiles semblaient proches. On laissa la porte entrouverte « pour que la bénédiction rentre ». En revenant, la flamme fit comme un salut. La grand-mère apporta le vin cuit. On en trempa la pointe du doigt, on toucha chacun la bûche. Louise ferma les yeux : elle se souhaita en secret d’apprendre à terminer tout ce qu’elle entreprenait, pas seulement à les commencer.
Plus tard, quand tout le monde remonta se coucher, elle resta deux minutes seule avec l’âtre. Elle posa sa main, tout près, pour sentir la chaleur sans se brûler. Elle pensa au tison qu’on garderait, à ce geste de reprendre à la même braise l’an prochain. Elle aimait cette idée plus que tout le reste : qu’on n’invente pas une fête neuve chaque année, qu’on relie les hivers entre eux.
En se glissant sous les draps, elle se dit qu’elle écrirait ça, demain, dans son cahier : « Le feu parle de nous, alors, autant faire bien. » Elle s’endormit avec l’odeur de l’huile dans les cheveux.
[1] Bûche de Noël en provençal
[2] Donne le feu en provençal.
