Les Treize Desserts de Noël
(Provence)
La nappe était d’un blanc étincelant. Louise – la même, les joues encore tièdes du feu – compta les assiettes du regard. La table ressemblait à une carte au trésor : il fallait suivre les signes pour ne rien oublier. Au centre, la pompe à l’huile brillait, dorée, parfumée d’orange. Autour, les mendiants – noix, noisettes, amandes, figues – puis le nougat blanc qui colle aux dents, le noir qui résiste un peu, des dattes luisantes, des oranges, des pâtes de coing, des calissons, des oreillettes si fines qu’on avait peur de les casser en respirant trop fort, un triangle de melon confit qui rappelait l’été.
— Treize ?
— Treize, confirma sa grand-mère, mais tu sais… ce n’est pas la quantité qui fait la fête. C’est ce que ça raconte.
Elle prit la pompe entre ses mains. Personne n’approcha de couteau. Elle la rompit. Le bruit du pain qui s’ouvre s’éleva dans la pièce. Chacun reçut un morceau, et personne ne mordit avant l’autre : c’était la règle. On se cherchait du regard, on regardait les mains de ses voisins.
La mère glissa à Louise un clin d’œil :
— À toi de commencer.
Elle cassa un petit coin de pompe et le porta à ses lèvres. Le goût d’huile et de fleur d’oranger lui serra la gorge de plaisir.
— Les mendiants, expliqua sa grand-mère en montrant les quatre fruits, c’est pour la sobriété au milieu de l’abondance.
— Et les nougats ?
— Pour se rappeler que la douceur a besoin d’un peu d’amer pour tenir.
On se servit en parlant de l’année. L’oncle déclara, en riant, qu’il avait vécu « un nougat noir », mais qu’il espérait bien croquer plus de blanc l’an prochain. La petite cousine répéta sans comprendre. Tout le monde rit. Louise se saisit d’une datte, l’ouvrit, retira le noyau avec soin. Elle pensa à y glisser un vœu écrit sur un bout de papier. Elle se dit qu’elle le ferait plus tard, quand on débarrasserait.
La grand-mère racontait, déposant les histoires avec la même attention qu’un couvert : pourquoi on rompt la pompe, ce que disent les oranges – soleil capturé –, comment les mendiants rappellent les ordres, pourquoi on garde toujours un peu de coing pour le lendemain « pour que la douceur dure ». Louise aimait ce ton-là, celui de la transmission, pas d’un cours. On se confie des choses en même temps qu’on se passe les plats.
Au milieu du repas, son oncle, d’habitude bravache, posa la main sur la boîte de calissons.
— Papa disait qu’on les mérite mieux quand on a d’abord eu du nougat noir, murmura-t-il.
— Alors on en mérite, confirma sa mère en souriant.
Louise regarda les mains autour de la table. Elles se ressemblaient : les mêmes doigts courts, les mêmes ongles propres, les mêmes petites brûlures de cuisine. Elle pensa que les Treize Desserts n’étaient pas une orgie sucrée. C’était une grammaire : on apprenait à dire merci avec des fruits, pardon avec du nougat noir, je t’aime avec la pompe qu’on partageait. Elle se promit de s’en souvenir « plus tard, quand elle serait plus grande ».
La dernière bougie faiblit, puis s’éteignit. La grand-mère se leva.
— À qui pense-t-on, ce soir ?
On nomma deux absents, on leur garda une petite assiette invisible. Louise eut l’impression qu’ils étaient revenus s’asseoir un moment, juste le temps de voir si on avait dressé la table. Elle pensa au tison qui dormait déjà dans sa soucoupe près de l’âtre et à la façon dont tout se reliait : le feu, les desserts, les prénoms, les années.
Ensuite, on rangea sans se presser. Louise glissa son papier dans une datte, la referma du bout des doigts. Sur le papier, elle avait écrit : « Partager d’abord. » Elle posa la datte dans l’assiette comme si de rien n’était. Sa grand-mère la regarda, devina, sourit sans rien dire.
Avant d’éteindre, sa mère coupa une orange et la posa sur le bord de la fenêtre « pour parfumer la nuit ». Dans la pièce, il restait une odeur de fleur d’oranger, d’huile, de sucre, et ce bruit sourd que font les maisons heureuses.
Louise monta se coucher avec l’impression d’avoir appris quelque chose sans qu’on le lui ait expliqué : les Treize Desserts ne parlent pas de gourmandise. Ils parlent de justesse.
