Hans Trapp
(Alsace)
La neige tombait sans bruit. À Wissembourg, les guirlandes brillaient encore d’une lumière fatiguée, et les vitrines respiraient l’odeur sucrée du pain d’épices. Lina, dix ans, avançait sur le trottoir en serrant la main de son père. Le défilé de Saint-Nicolas allait bientôt commencer, et tout le village semblait retenir son souffle.
— Tu crois qu’il viendra, toi ? demanda-t-elle, la voix cachée dans son écharpe.
— Bien sûr qu’il viendra. Saint-Nicolas ne manque jamais sa tournée.
— Je ne parle pas de lui, murmura Lina, je parle de Hans Trapp.
Son père afficha un léger sourire, celui qu’on a quand on ne veut pas effrayer, mais qu’on ne veut pas mentir non plus.
— Il vient, oui. Mais il ne fait pas de mal, tu sais. Il rappelle juste ce qu’on ne doit pas oublier.
Lina ne répondit pas. Autour d’eux, les gens se pressaient, les bonnets se frôlaient, et le vent mêlait les rires aux odeurs de vin chaud. Dans la lumière des torches, on apercevait déjà le haut du cortège. Saint-Nicolas apparut le premier, mitre brillante et regard doux. Les enfants tendaient leurs mains pour attraper les brioches qu’il distribuait. Lina sentit son cœur battre plus fort. Elle aimait ce moment. La musique, les sourires, le feu dans les yeux de chacun.
Mais quand la fanfare se tut, le silence tomba d’un coup. On le sentit avant de le voir. L’air s’épaissit. Une silhouette noire se détacha lentement du brouillard. Hans Trapp.
Son manteau semblait fait d’ombre. Son masque de cuir reflétait à peine la lueur des flammes. Dans sa main pendait un fouet, mais il ne s’en servait pas. Il marchait lentement, observant les enfants un à un, comme s’il pesait les cœurs plus que les gestes.
Lina sentit sa main devenir moite dans celle de son père.
— C’est lui…
— Oui. Regarde bien. Il ne fait peur qu’à ceux qui ont oublié d’être bons.
Quand il passa près d’elle, elle crut sentir une odeur de cendre et de sapin mêlée à celle du cuir. Le masque se pencha vers elle. Deux yeux sombres brillèrent derrière les fentes. Pas durs. Tristes.
— As-tu tenu tes promesses ? demanda une voix rauque.
Lina hocha la tête, incapable de parler.
— Alors, tu n’as rien à craindre, affirma-t-il avant de déposer dans sa main un petit morceau de pain d’épices en forme d’étoile.
Elle resta figée, le cœur tambourinant. Son père, ému, la serra contre lui.
— Tu vois, il ne punit pas. Il rappelle.
De retour à la maison, Lina posa l’étoile sur la table, sans oser la manger. Sa mère, affairée à la cuisine, leva à peine les yeux.
— Alors ? Tu l’as vu ?
— Oui. Il m’a parlé.
— Et qu’a-t-il dit ?
— Que j’avais tenu mes promesses.
— C’est déjà beaucoup, répondit la mère d’une voix empreinte de douceur, peu d’adultes peuvent en dire autant.
La soirée s’étira dans le confort du foyer. Le feu dansait derrière la vitre du poêle. Son père rangeait les bûches, sa mère étalait le glaçage sur un kouglof tiède. Lina regardait son morceau de pain d’épices, hésitant entre fierté et crainte.
Quand la maison s’endormit, elle se leva discrètement. Par la fenêtre, elle aperçut la neige retomber sur le village endormi. Et là, au croisement des deux rues, une silhouette sombre avançait, lente, appuyée sur un bâton. Il s’arrêta, leva la tête vers les lumières. Un instant, leurs regards se croisèrent. Puis il disparut dans la nuit.
Le lendemain, Lina se réveilla avant le soleil. L’étoile de pain d’épices avait durci, mais une trace de pas restait visible sur le rebord de la fenêtre, fine et profonde. Elle la suivit jusqu’à la cour, où elle découvrit un morceau de chaîne rouillée posé sur la neige. Elle la ramassa, la glissa dans sa poche. Elle n’en parla pas, mais toute l’année, chaque fois qu’elle hésitait à mentir ou à tricher, elle serrait le métal froid entre ses doigts.
***
Des années plus tard, une fois adulte, elle revint dans ce même village avec son fils. Les défilés avaient changé, les costumes aussi, mais le vieux conte survivait. Et quand la silhouette de Hans Trapp réapparut au bout de la rue, Lina sentit la même émotion. Elle posa une main sur l’épaule de son garçon.
— Regarde bien. Ce n’est pas un méchant. C’est celui qui se souvient.
Le garçon hocha la tête, impressionné. Et quand Hans Trapp passa devant eux, il laissa tomber de sa besace une chaînette d’argent dans la neige. Le petit la ramassa, curieux. Lina sourit, les yeux brillants.
— Garde-la. C’est un rappel. Pour ne pas oublier que même l’ombre peut avoir un rôle à jouer.
Dans le ciel, les flocons reprirent leur danse lente. La lumière s’étira sur les toits, comme si quelqu’un avait tiré un voile de paix sur le village. Et quelque part, entre les maisons, un pas lourd s’éloigna, régulier, rassurant, presque tendre.
