Evidence
Tome 1 Trilogie Lune Rousse
L’évidence n’est pas toujours celle que l’on croit
Depuis toujours, Céleste sait ce que l’avenir lui réserve. Héritière de la meute des Ferlandes, elle est promise à Léandro, son ami de toujours, son premier amour, afin de préserver l’équilibre entre leurs clans.
Mais lorsqu’un mystérieux vampire croise sa route, toutes ses certitudes vacillent. Lysandre réveille en elle un trouble qu’elle ne s’explique pas… et qu’il semble lui-même vouloir fuir.
Tandis que Léandro s’efforce de préserver la paix entre les siens, les blessures du passé menacent de se rouvrir. Une haine ancestrale entre loups-garous et vampires est sur le point de renaître.
Pourtant, certaines vérités ont été ensevelies avec le temps… et elles s’apprêtent à ressurgir.
Et certaines évidences… à être remises en question.
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- Extrait -
Chapitre 1
Céleste
— Ma vie m’échappe, soupiré-je les yeux rivés sur l’océan.
— Comment ça ? Tu es malade ? s’alarme ma meilleure amie.
Si seulement… Ce serait plus simple. Je n’aurais qu’à prendre un traitement et ce serait réglé. Dans un sens comme dans l’autre.
— Céleste, tu ne peux pas me sortir un truc pareil et te murer dans le silence ensuite ! insiste Salomé.
Au bout d’un moment, je rouvre enfin la bouche.
— Non, ne t’inquiète pas, je ne suis pas malade. C’est juste que… je ne sais pas… j’ai l’impression de ne rien décider de ma vie…
— Ah, ça, réagit-elle en comprenant où je veux en venir, je ne suis pas à ta place. Mais tu sais que je serai toujours là pour toi.
Ce n’est pas pour rien qu’elle est aussi importante à mes yeux. Même à demi-mot, elle me comprend. Elle passe son bras autour de ma taille, je pose ma tête sur son épaule et soupire à nouveau.
— Tu crois qu’on pourra encore avoir des moments rien qu’à nous quand je serai mariée et que je succéderai à mon père à la tête de la meute ?
— Toujours ! Céleste, on a grandi ensemble, il est hors de question que je t’abandonne.
Ces mots me touchent bien plus que d’habitude aujourd’hui. Et elle les a si bien choisis. Elle sait que c’est ma plus grande peur. Ne pas être acceptée, être une nouvelle fois abandonnée…
— Et crois-moi, je suis certaine que Léo pense la même chose. Il t’aime tant et depuis si longtemps que je n’en reviens pas que tu ne t’en sois pas rendu compte avant que ton père arrange ce mariage !
— Justement… je l’aime beaucoup, c’est un fait, mais on est encore si jeunes…
— Ça va, on a vingt-trois ans. Bienvenue dans le monde des adultes, ma chérie ! s’esclaffe-t-elle.
Je relève la tête, les vagues m’appellent.
— Viens, on va surfer ! lancé-je tout en me relevant, interrompant par la même occasion cette conversation qui de toute façon ne mènera nulle part.
Mon destin est scellé. En parler ne changera rien. Le mariage est prévu dans quelques mois, notre soirée de fiançailles, la semaine prochaine.
J’accroche ma planche à ma cheville et cours vers le large. Bientôt, je bats des bras, allongée sur mon surf. Je passe la barrière des premières vagues, et attends la prochaine salve. Salomé se positionne à mes côtés.
— On glisse ensemble ? me balance-t-elle en m’adressant un clin d’œil.
— Toujours ! m’exclamé-je répondant ainsi à notre rituel.
Trois… Deux… Un… je m’élance, Salomé sur les talons. Une fois debout, je me laisse porter par la vague, le rouleau se forme, nous y entrons toutes les deux et nos cris de joie résonnent. Quand j’émerge de l’autre côté, je glisse encore jusqu’à la dernière seconde, saute les pieds dans l’eau et repars en courant en sens inverse, vers le large.
Après une demi-heure intense, nous retrouvons le sable sous nos pieds. Je jette ma planche à côté de nos affaires, m’ébroue, essore ma chevelure dorée et me lover dans la plus petite de mes serviettes avant de m’enrouler dans la deuxième. Une fois sèches, nous rentrons. Je dépose Salomé chez elle, à Seignaix même, et file à travers les marais.
Arrivée à la porte de ma maison, je suis surprise d’y trouver mon père. En plus d’être l’Alpha de la meute, il est aussi le maire de Saint-Martin-d’Orx. Il est donc surprenant de le trouver ici en pleine après-midi.
— Ta session s’est bien passée ? m’accueille-t-il sur le perron alors que je décharge mon surf pour l’appuyer contre le mur du garage.
— Les vagues étaient top, j’y serais bien restée plus longtemps.
— Comment va Salomé ?
— Très bien. Mais si tu me disais plutôt ce qui te tracasse ?
— Je ne peux pas simplement m’intéresser à ce que fait ma fille chérie ? me contre-t-il en s’approchant.
— Papa !
— OK, suis-moi alors.
Alors là, je ne sais pas ce qu’il lui arrive, mais je le suis sans broncher. Nous contournons la maison et rejoignons la terrasse. Là, je vois tout son attirail de « chasse » et je comprends instantanément.
— Ils sont revenus.
— C’est exact. Augustin a repéré des traces près du marais et un animal a été retrouvé mort, vidé de son sang.
— Oh, mon Dieu ! Qu’allons-nous faire ?
— Rien pour le moment. Enfin, nous allons les garder à l’œil.
— Tu sais combien ils sont ?
— Le châtelain et son fils. À première vue.
— Mais, il faut protéger le village, les humains !
— Je sais. Mais tant qu’ils ne se nourrissent d’aucun membre de notre communauté ou des communes voisines, nous n’allons certainement pas leur déclarer la guerre.
— Mais alors, pourquoi tu as sorti tout ça ?
— Ce n’est pas pour moi. Je veux que tu t’entraînes à nouveau. Tu n’as encore jamais muté et…
— Papa, je sais me défendre. Depuis que je suis gosse, tu m’as appris à me battre, à utiliser toutes ces armes.
— Oui, mais depuis quand n’as-tu pas pratiqué ?
OK. Il marque un point.
— Tu as raison, concédé-je, mais on doit vraiment faire ça maintenant ? J’aimerais prendre ma douche et je bosse ce soir. Enfin, je suis censée y être dans une heure et demie.
Devant sa mine sévère, j’obtempère. J’attrape le premier revolver à ma portée, mon modèle de prédilection, et tire deux balles sur la cible qu’il a positionnée au bout du champ, juste à l’orée de la forêt.
Il file à vive allure vérifier et revient avec le sourire.
— Très bien. Maintenant, l’arbalète.
Je décoche deux fléchettes. Le même manège, mais j’ai encore atteint le centre de la cible.
— Alors, tu es rassuré ? Je peux aller me laver maintenant ?
Il acquiesce d’un signe de tête, mais l’air qu’il affiche ne me plaît pas plus que ça.
Et à juste titre. Quand je reviens après m’être préparée, je trouve Léandro et Gaspard en pleine discussion avec mon père. Je souffle pour la forme. Je suis ravie de voir mon fiancé et son meilleur pote. En revanche, je ne comprends que trop bien pourquoi ils sont là. Leur alpha les a appelés et je sens que ça ne va pas me plaire.
— Ah, ma chérie ! C’est réglé, tu seras accompagnée de ces deux-là pour te rendre et rentrer du boulot.
— Papa !
— Et il n’y a pas d’objection à avoir, prend-il alors sa voix de chef, tu obéis sans discuter. Point barre.
Je peste. Je ne défierai de toute façon pas son autorité aujourd’hui. Je n’en ai ni le temps ni l’énergie, là, tout de suite. Mon boss m’attend.
Léo se fend d’un sourire.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur Bellefeuille, je ne permettrai pas qu’il lui arrive quoi que ce soit. Comptez sur moi.
Gaspard surenchérit et je lève les yeux au ciel.
***
Sur le trajet, Léo accepte de me laisser seule au bar du village, mais me fait promettre de l’appeler si un inconnu ou un mec chelou se pointe. Je promets, en croisant les doigts entre la portière et mon siège.
Il ne peut rien m’arriver sur mon lieu de travail, et je suis étonnée qu’il n’en soit pas conscient.
— J’ai confiance en toi, en tes capacités à te défendre, mais si ça se passe mal, ton père me le fera payer. Tu le sais.
J’acquiesce d’un hochement de tête. Il a raison. Cent fois raison. Mais quand même, cette surprotection de mon père me pèse de plus en plus. Au moins, lorsque je serai marié, je ne serai plus sous son joug.
Mais sous celle de Léo, entends-je dans ma tête.
Je me file une claque mentale pour chasser cette pensée. Non, Léo ne sera jamais comme ça avec moi.
La voiture s’arrête devant mon boulot. Nous échangeons un smack et je file vers l’entrée. Ophélie est à pied d’œuvre, il y a déjà du monde dans la salle. Je rejoins les vestiaires et prends ma place derrière le bar. Avec Sam.
— J’espère que t’es au taquet, Blondine ! Il n’est pas dix-neuf heures et regarde déjà l’affluence !
Sam, c’est le patron. Un humain de l’âge de mon père qui m’a affublé d’un surnom débile, que je détesterais que quiconque d’autre emploie. Le gars est fan de Twilight et à trouver que je ressemblais à Rosalie, que Jacob surnomme Blondie, devenue Blondine pour moi. S’il savait que j’appartiens à une meute de loups, tout comme Ophélie, je ne suis pas sûre qu’il apprécierait autant de m’appeler ainsi. Je souris malgré moi avant de lui répondre.
— Au top de ma forme, boss ! Tu préfères que je donne un coup de main à Ophé ou que je reste derrière le zinc ?
— Reste là, il faut que j’aille faire l’inventaire en réserve. Je ramène un fût dès que je reviens.
Un signe de tête lui indiquant mon accord et le voilà qui disparaît tandis qu’Ophélie m’apporte ma première commande à servir.
La soirée bat fort. Je n’ai pas levé le nez des bouteilles jusque-là.
— Eh, jolie blonde, tu veux bien m’accompagner ? me lance un client déjà pas mal alcoolisé.
— Merci, mais non merci. Je ne bois jamais pendant le service, refusé-je poliment.
J’hésite à le servir à nouveau. Je le reconnais, c’est un habitué. Il n’est pas bien méchant. Je finis par céder et lui remplis son verre de whisky coca.
— T’es sûre que tu ne peux pas faire une exception ? insiste-t-il le regard suppliant. Je me sens si seul ce soir…
— Ton pote devrait bientôt arriver, non ? lui opposé-je en constatant qu’en effet le type avec qui il s’assoit au comptoir d’habitude n’est pas à ses côtés.
— Justin ne viendra pas ce soir. Il n’est pas venu bosser aujourd’hui. J’espère que ce n’est pas grave…
— J’espère qu’il se remettra vite, il a dû tomber malade, j’imagine.
Il semble tout à coup très inquiet.
— Je ne sais pas. Je ne parviens pas à le joindre.
Sa mine s’est assombrie avant qu’il n’ajoute :
— Sa voiture n’est pas chez lui non plus. La maison est fermée. C’est étrange. D’habitude quand il s’en va, il me prévient toujours.
Je pose ma main sans contrôler mon geste sur le dos de la sienne. En un geste empathique. Il relève ses yeux vers moi.
— Sinon, tu fais quoi après ton service ?
— Je rentre avec mon petit ami, annoncé-je en retirant mes doigts de sa peau comme si elle m’avait soudain brûlée.
Finalement, ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée que mon père ait insisté pour une escorte ce soir…
Il attrape son verre et me fixe en avalant sa première gorgée.
— Dommage, ajoute-t-il avant de reprendre une goulée et de reposer son whisky.
Sam m’appelle à l’autre bout du comptoir. Je saisis l’opportunité de quitter cette conversation qui a fini par me mettre mal à l’aise.
— Je peux te laisser gérer le bar, je vais donner un coup de main à Ophélie, là-bas, m’indique-t-il d’un mouvement de tête.
— Bien sûr, t’en fais pas, ça va aller.
— Et si jamais Simon t’ennuie, tu m’appelles.
J’opine du chef.
— Je ne sais pas ce qu’ils ont tous ce soir, dit-il plus pour lui-même que pour moi.
Je le suis du regard et aperçois ma collègue courir littéralement entre les tables, fusillant au passage un client qui lui met la main aux fesses. La connaissant, il ne vaut mieux pas pour lui qu’elle vrille. Si moi je n’ai pas encore muté, je sais que Ophélie se transforme à chaque pleine lune. Elle a toujours un caractère fort, mais depuis sa mutation, elle a gagné aussi en puissance. Je ne suis pas certaine que le mec s’en sorte indemne.
Mon sourire s’épanouit à cette pensée tandis que je retourne à mes occupations. Le lave-vaisselle annonce la fin de son cycle. Pile à temps, car j’allais manquer de verres.
Les commandes s’enchaînent à un rythme soutenu jusqu’à une heure du matin. Sam revient à peine derrière le bar avec son plateau plein de vaisselle sale récupérée sur les tables qui se vident enfin peu à peu.
— Wow ! Et nous ne sommes que samedi ! me jette-t-il en déposant son chargement près de la machine à laver.
Ophélie nous rejoint à son tour. La pauvre, elle n’a pas eu le temps de souffler jusque-là.
— Tu veux prendre une pause ? lui proposé-je en jaugeant la réaction de notre boss.
— Avec plaisir. C’est plus calme, là.
— Boss, on peut y aller cinq minutes.
— Ouais, c’est bon, les filles, allez prendre un peu l’air. Je gère.
J’embarque ma collègue à l’extérieur, une bouteille d’eau fraîche à la main. Nous nous posons à deux pas de l’entrée, sous l’œil sécurisant de Matt, notre vigile de service.
— Alors, ça fait quoi de se faire passer la bague au doigt ? me lance Ophélie alors que mes fesses n’ont même pas encore trouvé place sur la première marche du perron.
Je hausse des épaules, prends un air aussi détaché et enjoué que je le peux.
— Un peu de stress, j’imagine, reprend-elle avant même que j’ouvre la bouche, en même temps, depuis que vous êtes gosses, c’est une évidence tous les deux, donc bon…
Je la fixe une minute alors qu’elle allume sa clope.
— Après, on a encore le temps, on ne se marie pas tout de suite non plus.
— Il me semble pourtant avoir reçu un carton d’invitation pour la semaine prochaine.
— C’est vrai, mais c’est pour notre soirée de fiançailles. Le mariage c’est pour plus tard. Une idée de mon paternel. Comme si, si nous ne nous fiancions pas, les choses pourraient être différentes.
— Eh ben ! Cache ta joie ! me raille-t-elle. Tu veux une taffe ? Vu le monde ce soir, cette pause, on l’a bien méritée, j’te l’dis !
Ouais, Ophélie est comme ça, elle passe d’un sujet à un autre sans prévenir. Et pour le coup, ça m’arrange de ne pas prolonger le précédent. Nous discutons des habitués, des lourdauds aussi, il y a en a eu quelques-uns ce soir.
— Plus que d’habitude, me confie-t-elle, la lune y est peut-être pour quelque chose.
Je lève les yeux vers la nuit noire. Pourtant, elle n’est pas encore totalement ronde…
Une sensation étrange me traverse. Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale. Une impression que je n’ai pas ressentie depuis longtemps. La dernière fois, c’était peu avant la mort de maman. Comme si je sentais un regard sur moi. Je tourne la tête vers le fond de la ruelle, puis de l’autre côté, mais ne vois rien.
— On rentre ? propose Ophélie en écrasant sa cigarette sur le ciment et la jetant en se levant.
J’acquiesce. Un courant d’air froid me frôle la nuque. Il n’y a pourtant pas de vent. Ophélie pousse la porte du bar. La lumière m’éblouit, je cligne des yeux… et cette impression d’être épiée disparaît.
