La Chasse-Galerie
(Québec – tradition francophone ; échos alpins)
La nuit avait la dureté claire des grands froids. Dans le camp des bûcherons, le poêle faisait son possible, mais la chaleur restait centrée, comme si elle hésitait à se partager. Étienne tournait autour de la table, la main dans la poche où il gardait une bague simple, aussi légère qu’une pièce de monnaie, mais plus lourde que le bois. On était la veille du Nouvel An et, au village, Marie devait avoir allumé une bougie qu’elle posait toujours près de la fenêtre quand elle l’attendait.
— Tu vas pas y retourner, grogna Bouchard, le plus ancien. La neige a mangé les chemins, la rivière est une pierre.
— J’ai promis, répondit Étienne sans lever la voix.
— Promesses, promesses… On a tous promis des choses, ici.
— Je tiendrai celle-là.
Il n’éleva pas le ton. Il regarda Lefèvre, le plus solide, puis Morin et Gagnon, deux jeunes qui riaient trop fort pour cacher la peur. Le silence se fit par respect pour ce qui allait être dit. Et Bouchard, les yeux fixés sur la flamme, lâcha le mot à mi-voix, comme on sort une arme bien huilée :
— La Chasse-Galerie.
Personne ne rit. On savait la règle : le canot qui vole par-dessus la forêt si l’on sait tenir trois commandements – ne pas jurer, ne pas dire le Nom, ne pas frôler un clocher. Qui s’y risque gagne une nuit de liberté. Qui dévie… paye.
— On prend le grand canot, décida Étienne, on sera quatre.
— C’est ça, manquait plus que ça ! marmonna Bouchard. Je viens pas. Je garde le feu, quelqu’un doit bien s’y coller.
Ils sortirent. Le froid leur mordit la peau. Leur embarcation attendait, renversé contre la remise. Étienne posa la main sur le bois. Morin siffla entre ses dents, et Gagnon lui donna un coup de coude – pas de bravade ce soir.
— Monte, dit Étienne.
Ils embarquèrent. Le canot glissa d’abord sur la pellicule blanche, puis quitta la neige à la manière des choses qui se souviennent. Lefèvre eut un rire sec et se tut aussitôt. Étienne donna le rythme. On rame dans l’air comme on rame dans l’eau : pas parce que cela sert, mais parce que le corps a besoin d’un geste auquel croire. Le canot prit de la hauteur. La forêt devint un textile sombre, la rivière, une ligne d’étain cassé. On sentait le gel faire chanter les fibres du bois, et le ciel vibrait.
— Regarde ! lança Morin.
Là-bas, une lueur qui n’était pas la lune : le village, et, sur l’éperon, la grange de Marie, un peu à l’écart. Étienne sentit dans sa poitrine un rythme plus pressé. Il mordit l’intérieur de sa joue pour ne pas prononcer ce qu’il aurait voulu remercier. Il garda leur pacte dans sa bouche close.
Au premier clocher, le canot monta, passa haut. Le second, plus près, s’étira tel un avertissement. Tais-toi, se dit Étienne à lui-même. Gagnon eut un hoquet d’admiration, retint de justesse un juron. Étienne se signa.
Ils posèrent le canot derrière la grange, à l’abri des regards. Étienne sauta, mit les mains dans la neige, respira ce froid qu’il avait tant de fois insulté et qu’il bénissait ce soir. Il frappa doucement à la porte de la cuisine. Marie apparut, plus pâle qu’il ne se souvenait, plus vraie aussi. Elle ne dit rien. Elle posa la main sur sa joue, et ce geste suffit à gommer la moitié des nuits passées.
— Tu es fou, souffla-t-elle.
— J’ai fait une promesse.
Dans la pièce, l’odeur de tourtière et de sauge enveloppait tout. Ils restèrent peu de temps – le pacte ne permettait pas le luxe de s’attarder. Étienne sortit la bague, simple anneau de métal clair. Il ne l’avait pas apportée pour la fierté. Il la tenait comme on tient une intention.
— Pas maintenant, l contra Marie, la voix qui tremble un peu, reviens vivant d’abord.
— Je reviens.
Il ne dit rien de plus. Il avait compris, à force d’hivers, que les mots trop grands consomment l’air. Il embrassa son front, essuya du pouce une larme qu’elle n’avait pas vue venir. Dans l’écurie, Lefèvre et les autres attendaient sans bouger. Ils remontèrent à bord de la barque. Le canot s’éleva, et la grange devint un point réduit sous eux.
Le retour fut plus dur. Toujours. La fatigue rendait bête, la joie rendait imprudent. Un juron échappa à Morin quand la rame lui cogna le genou. Le canot fit un écart brutal, grinça, et le second clocher apparut d’un coup, trop proche, sa croix de fer semblable à une serpe. Étienne hurla sans un mot, tira la rame, inclina, tira encore. Le bois vibra sous ses pieds telle une bête qui refuse d’obéir. Ils passèrent, rasèrent, si près que la pointe de la croix accrocha le bord. Un éclat de fer rougeoya puis s’éteignit dans la neige qui collait au plat-bord.
Personne ne parla. On avait repris le silence là où ils l’avaient laissé. Le canot retrouva sa course malgré les bras de pierre. Lefèvre eut ce rire qui veut dire « on est vivants » et que personne n’osa répéter. Quand la lueur du camp apparut, minuscule puis plus sûre, il y eut dans la poitrine d’Étienne un soulagement si fort qu’il dut fermer les yeux une seconde pour ne pas pleurer.
Ils posèrent le canot derrière la remise comme si de rien n’était. Ils rentrèrent. Bouchard leva à peine la tête.
— Alors ?
— On a tenu, répondit Étienne seulement.
Personne ne demanda de détails. Morin se fit un cataplasme de silence. Gagnon alla se brûler les doigts près du poêle exprès pour sentir la vie. Étienne, lui, posa la main sur le bord du canot avant de refermer la porte : sous ses doigts, un morceau de fer refroidi, collé au bois, témoignait de ce qu’ils avaient frôlé. Il le détacha, le glissa dans sa poche, contre la bague.
La nuit suivante, ils travaillèrent comme d’habitude. Le corps, quand il a eu peur, aime les habitudes. Mais dans les gestes ordinaires – scier, empiler, souffler –, Étienne sentait un fil tendu entre la grange et lui. Cela suffit pour qu’il taille mieux, jure moins, donne à Lefèvre l’épaule quand l’autre vacillait.
Plus tard, il retourna au village sans canot. Le dégel avait rendu la route possible et c’était presque trop simple. Il arriva devant la grange au moment où Marie sortait de l’eau la première lessive de mars. Ils se fixèrent. Étienne sortit la bague, la posa sur le rebord de la bassine.
— Maintenant, dit-il.
Elle sourit, leva la main, garda un silence qui en disait plus que toutes les phrases d’accord. Il sortit alors de sa poche le morceau de fer – ce minuscule témoin brûlé. Il le posa à côté de la bague.
— Pour ne pas oublier ce qu’on frôle quand on jure trop, quand on veut trop, quand on croit que l’amour se paye avec de grandes déclarations.
— On le garde ! s’exclama Marie. Pas pour se faire peur, mais pour se rappeler qui on est
Ils n’en parlèrent plus. Le morceau de fer trouva sa place sur une étagère, entre une boîte de ficelle et un livre de prières. On ne le regardait pas tous les jours. On le savait là.
Le jour de leur mariage, Étienne sentit, au moment précis où l’on change d’épaule le poids de sa vie, la même légèreté qu’au décollage du canot – mais sans le pacte risqué, sans l’interdit. Juste le oui.
Les années passèrent. Les hivers aussi. Parfois, un soir de 31 décembre, il lui arrivait de sortir regarder le ciel. Il croyait entendre un froissement, très haut, comme un oiseau de bois. Alors, il posait la main sur le rebord de la fenêtre, sans parler. Il n’avait pas besoin de voler encore : il avait appris que l’amour se garde surtout en ne jurant pas, en ne prononçant pas un Nom à tort et à travers, en respectant ce qui s’élève plus haut que nous.
Dans la remise, le vieux canot finit par dormir debout. Il sentait la résine sèche. Le morceau de fer, lui, resta sur l’étagère jusqu’à ce qu’un enfant le leur demande :
— C’est quoi, ça ?
— Un rappel, répondit Étienne, un petit morceau de cloche qui nous dit que les plus beaux élans demandent la mesure.
L’enfant hocha la tête sans tout comprendre, mais il glissa sa main dans celle de son père. Et ce contact-là valait tous les pactes. Le poêle ronflait. Dehors, la neige recommençait à virevolter. On était encore une veille de Nouvel An. Étienne se surprit à sourire de la même manière qu’autrefois, mais le canot, cette fois, pouvait rester où il était.
