Christkindel

(Alsace)

Strasbourg respirait une buée de cannelle, de cire chaude et d’orange piquée de clous de girofle. La Cathédrale dressait sa dentelle de pierre dans un ciel qui hésitait entre neige et clarté laiteuse. Les chalets du marché alignaient des anges de paille, des bougies torsadées, des couronnes de l’avent qui sentaient la forêt. Louise se serra dans son manteau : on lui avait dit qu’ici, la nuit du 24, on pouvait apercevoir Christkindel, la messagère blanche, l’Enfant du Christ devenu présence.

La grand-mère, qui connaissait les légendes aussi bien que d’autres mémorisaient les chansons, glissa sa main dans la sienne.

 

— Il fut un temps, ma chérie, où certains voulaient qu’on cesse de fêter les saints. Saint-Nicolas avait moins de place. Les familles ont inventé une autre façon de dire la grâce : on a appelé la lumière par un autre nom. Christkindel n’est pas une menace ni une récompense mécanique. Elle est un passage. Elle traverse la nuit, clochette d’argent, robe claire, un panier de modesties : sucre, orange, petite figurine taillée. Elle aime les maisons où quelqu’un veille pour les autres.

 

Tour la journée, on effectuait des tâches simples : choisir une guirlande, partager un bretzel, écouter un violoniste jouer un chant trop ancien pour qu’on en ait la partition. Mais, derrière, il y avait un battement particulier, comme si la ville gardait son souffle pour la soirée. La neige, vers cinq heures, arriva sans bruit, poudre très fine qui ne tombe pas, mais flotte. Les vitrines doublèrent de taille, le monde devint le reflet de lui-même.

Louise aida sa grand-mère à poser deux bougies près de la fenêtre : l’une pour ceux qui manquent, l’autre pour ceux qui peinent. Elle découpa un petit cœur dans un papier rouge, écrivit un prénom, sans dire lequel, et le glissa entre les chandelles.

 

— Pour que la lumière trouve son chemin, dit-elle sans expliquer davantage.

 

Puis on éteignit les lampes, on ne laissa que le halo des flammes parler aux murs.

La nuit se fit lente. On entendit les cloches, loin, puis tout redevint calme. Louise ne guettait pas une silhouette. Elle guettait une qualité d’air, une bascule. Elle ferma les yeux, et dans ce noir très doux, elle aperçut une robe claire au ras du sol, un voile qui ne froisse pas l’air, une main fine qui touche la table et y laisse une paix tangible. Elle vit Christkindel passer devant des fenêtres qui serrent leurs rideaux sur l’avarice : là, rien. Puis elle l’observa entrer dans une cuisine modeste où l’on avait posé une tasse pour l’invité invisible.

Quand elle rouvrit les yeux, il y avait sur la nappe un ruban d’un blanc cassé et un petit sachet de sucre. La grand-mère, qui savait regarder sans « dénoncer » le mystère, hocha la tête, sourit, replaça la mèche d’une bougie.

 

— Tu vois, dit-elle, on n’achète pas la venue de la grâce. On lui libère la place.

 

Le lendemain, la ville avait fait peau neuve. Les vendeurs du marché plaisantaient, les enfants couraient, on glissait presque. Louise attacha le ruban à sa clé. Elle songea aux maisons où rien n’avait été déposé la nuit ; elle pensa que parfois, Christkindel n’apportait pas d’objets, mais du courage, assez pour faire une vaisselle sans soupirer, pour téléphoner à une amie qu’on n’appelle plus, pour laisser à la boulangère le dernier lot de mannala[1] quand la fillette à côté de soi a les yeux trop grands.

 

Le soir, une fanfare d’enfants passa affublée de petites robes blanches, de couronnes, de clochettes. La jeune fille du quartier jouait Christkindel : un voile scintillant, un visage sérieux, une timidité qui ajoutait à la dignité. Louise vit, superposées, la créature de la nuit et l’adolescente qui tremblait un peu. Elle comprit que la légende allait et venait entre les deux : l’invisible qui donnait du poids au visible, le visible qui donnait un corps à l’invisible.

 

Avant de se coucher, elle rouvrit le carnet et écrivit : « Christkindel n’est pas un miracle spectaculaire. C’est une qualité de lumière déposée dans les gestes. Si tu veux la voir, mets une chaise pour elle à ta table. »

 Elle éteignit. Dans l’odeur de cire, elle crut entendre un léger tintement. Peut-être un tramway, peut-être une clochette. Peu importe : la paix avait trouvé son chemin.

[1] De l’alémanique alsacien et du francique lorrain, « petit bonhomme »), le mannala est une brioche en forme de bonhomme, préparée par les boulangers de tradition germanique pour la Saint-Nicolas, ainsi que par des familles alsaciennes, suisses et allemandes. (source Wikipédia)

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