Olentzero

(Pays basque – l’ikazkin du solstice)

Le matin sentait la pierre humide et le pain encore tiède. À la fenêtre, Enea posa le front contre la vitre froide. Le village s’ébrouait lentement : volets rouges, linge clair qui sèche mal en hiver, fumée fine qui monte droit. Dans la cuisine, sa grand-mère tourna la casserole avec ce sérieux qu’elle mettait dans les choses simples.

— Bois, tu vas grelotter, la houspilla-t-elle en lui tendant un bol.

— Tu crois qu’il viendra vraiment ce soir ?

— Quand les nuits sont les plus longues, Olentzero a du travail, répondit la vieille en souriant, il descend pour remettre de l’air dans la lumière.

Le mot resta suspendu. Enea l’attrapa, enfila sa veste, poussa la porte qui gémit toujours au même endroit et sortit dans la cour. Le froid lui mordit les joues. Derrière la maison, la colline piquetée de hêtres bruns dessinait un chemin déjà griffé par les sabots. Plus haut, une clairière noire : l’endroit où l’on brûlait le bois pour en faire du charbon.

Elle monta après l’école, les doigts dans les poches, un marron brillant serré au creux de la paume. L’atelier du charbonnier avait la couleur du silence. L’ikazkin[1] était là, grand, les épaules larges, la peau brunie par la fumée. Sa casquette jetait une ombre sur ses yeux, mais son sourire était clair.

— Tu surveilles le ciel ? demanda-t-il.

— Je surveille ce qui change dedans.

— Alors, tu es venue au bon endroit.

Il souleva la couverture de terre et de feuilles qui couvrait la meule ; un souffle plus chaud en sortit, avec une odeur de bois sucré. Il montra à Enea une poignée de braises, et la façon de les nourrir sans les étouffer.

— On souffle peu, lui confia-t-il, on laisse juste assez d’air pour que ça prenne sans s’affoler.

— Comme quelqu’un qui pleure ? tenta Enea.

— Exactement, répondit-il, surpris et fier à la fois.

Ils parlèrent peu. À la fin, il prit le marron qu’elle avait amené, le fit tourner entre ses doigts charbonneux, le glissa dans sa poche. Il lui tendit en échange un petit soufflet en bois, travaillé grossièrement.

— Pour donner l’air juste quand il en manque. À la maison aussi.

Enea redescendit avec l’objet serré contre elle. Au village, on préparait déjà le talo[2] sur la plaque, on disposait les bols pour le cidre. Sa grand-mère eut un regard complice en apercevant le soufflet. Elles posèrent une assiette de galette près de la porte, avec une place vide pour « ce qui passe ». Dans l’après-midi, Enea aida son petit frère à enfiler ses bottes, déroula de la laine pour sa grand-mère, vérifia le bois dans la caisse : des gestes qui mettent la maison en bon ordre.

La nuit tomba tôt, d’un coup. On éteignit la lampe du plafond, gardant la lumière du feu et un fil de guirlande. La clochette au-dessus de la porte vibra sans qu’on la touche, un simple effleurement. Enea se redressa, la main déjà sur le soufflet. La poignée tourna sans bruit. Une ombre entra, grande, lourde, présente.

Olentzero avait l’odeur de la forêt et de la suie propre. Cape foncée, casquette enfoncée, sac qui craque. Il ne parla pas tout de suite. Il posa sa main large sur le dossier de la chaise, s’assit comme si la maisonnée l’y avait invité. Il mordit dans le talo avec un plaisir d’homme qui a beaucoup marché. Puis il fouilla son sac : pour la grand-mère, une pelotte de laine. Pour le petit frère, une flûte taillée dans un vieux roseau. Pour Enea, il ne sortit rien. Il regarda le soufflet dans ses mains, hocha la tête.

— Tu l’as déjà, dit-il.

Elle sentit la chaleur lui monter aux joues. Elle voulut parler, remercier, dire qu’elle avait compris – que ce n’était pas un cadeau pour faire joli, mais un outil pour tenir un feu et les personnes liées. Elle ne prononça pas un mot. Il n’y avait rien à expliquer.

Olentzero se leva, s’approcha du foyer. Il prit au crochet un tison rouge, le replanta au cœur de la braise, souffla un seul coup. Le feu répondit aussitôt, plus haut, mais pas trop. Dans la pièce, on respira mieux. Il posa sa grosse main sur l’épaule d’Enea, sans poids inutile.

— Quand ça s’éteint, garde l’air.

Il se dirigea vers la porte. Enea, soudain, lui tendit une petite ficelle qu’elle avait tressée l’après-midi avec son frère.

— Pour que les vœux tiennent, lui confia-t-elle.

— Ils tiennent si les gestes suivent, affirma-t-il en la nouant à son poignet.

La porte se referma. La clochette rendit un son complet cette fois, clair. Enea resta un moment debout, le souffle court, puis elle retourna près du feu. Elle posa le soufflet là où sa main pourrait l’attraper vite. Dans le couloir, un courant d’air passa pas froid, juste vivant.

Le lendemain, l’atmosphère du village avait changé de densité. Les hommes remirent la main à la scie, les femmes étendirent du linge malgré le gel. À l’école, Enea croisa son amie Iratxe, les yeux encore rouges d’une dispute à la maison. Elle hésita, prit une inspiration, et parla tout doucement, sans « souffle trop fort ». L’autre se calma. Le soir, à la maison, le feu mit du temps à repartir. Enea s’agenouilla, donna deux petits coups de soufflet, ni plus ni moins. La flamme leva la tête, tranquille.

Elle nota plus tard dans son cahier : « Le feu et les gens : même règle. Juste assez d’air. » Puis elle souffla la lampe. Dans le noir, elle crut entendre loin, sur la colline, un rire qui roule. C’était peut-être le vent.

 

 

[1] Le charbonnier en basque.

[2] Un type de pain originaire du Pays basque

Panier
error: Ce contenu est protégé et réservé aux yeux des lectrices passionnées 💕 Merci de ne pas copier.